Martin Szekely

Le design furtif

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 15 avril 2005

Et si le design était une addition de données diverses dont la somme, là est le paradoxe, serait plus proche de la soustraction, voire du néant ? Drôle d’équation pour une exposition. Et pourtant, c’est bien ce principe qui sourd du dernier travail que le designer Martin Szekely présente à la galerie Kreo, à Paris. Une série d’étagères à livres, trivialement baptisées Des étagères : « Pas besoin de les nommer plus que cela, estime-t-il, car la définition est déjà inscrite dans l’intitulé. Leur fonction aussi d’ailleurs. »
Cette recherche récente s’inscrit en droite ligne d’une méthode dont use Szekely depuis une dizaine d’années maintenant : « Ne plus dessiner. » « L’objet n’est plus issu du dessin ou du geste, explique-t-il, mais résulte d’une combinaison de données qui appartiennent à tout le monde et que j’appelle des lieux communs. » Un exemple : « C’est comme avec le verre Perrier [qu’il a dessiné en 1996]. Je n’ai pas dessiné un verre, j’ai simplement rappelé un objet qui était déjà inscrit dans la mémoire collective. » D’où peut-être son succès – à ce jour, quelque 15 millions de pièces, vendues à 1 euro l’unité.
Soit, mais que sont alors ces fameuses « données » ? Dans le cas présent, il s’agit tout simplement des particularités d’usage de ce type d’objet et des caractéristiques intrinsèques du matériau qui va le constituer. Ni plus, ni moins. La longueur d’une étagère ? « 70 cm, car au-delà, il est autant difficile de retirer un livre que de le replacer dans un rayon, à cause du poids des autres ouvrages. » La profondeur ? « Celle de deux livres disposés tranche contre tranche », les étagères étant accessibles des deux côtés. Ce décalage entre chaque portion d’étagères ? « Cela assure le contreventement de l’ensemble. » La hauteur de l’ensemble justement ? « Celle d’un homme, le bras en l’air : il faut qu’il puisse retirer seul un livre. » Le matériau ? « L’idée avec ce projet, précise Szekely, était de faire un rangement vertical avec le moins d’encombrement visuel possible ». Le choix s’est donc porté vers l’aluminium 4G, un matériau utilisé habituellement en aéronautique pour réaliser les carlingues d’avion. Sa particularité est d’être extrêmement rigide aux efforts de traction et de pression. À l’inverse du jonc, il rompt mais ne plie pas. Mais il permet surtout d’aller très loin vers les limites de la matière. Reste la finition : une peinture Nextel, réputée pour sa solidité. Ce revêtement se révèle d’une incroyable matité. On dirait que l’aluminium lui-même est couleur. Il n’y aurait ainsi ni couche extérieure lisible, ni remplissage intérieur, mais qu’une seule et même matière, impalpable. Le tout, enfin, est assemblé au millimètre près grâce à des vis d’horlogerie, invisibles elles aussi. On ne peut, à ce stade, négliger la dimension esthétique de ces étagères : à vide, elles ressemblent à une sculpture.

« Un travail de laboratoire »
« Mon métier de designer a consisté à faire la synthèse de toutes ces données pour parvenir à un résultat », résume Szekely. Un résultat qui, sous couvert d’une vaste complexité – sans que celle-ci soit à aucun moment descriptive –, se révèle au final d’une extrême simplicité. Plus on pose de livres sur les étagères, moins on les voit. Celles-ci vont jusqu’à s’évanouir littéralement, au fur et à mesure du remplissage des rayons. Comme d’un avion, on pourrait d’ailleurs parler d’objet furtif.
Au final, il n’y a guère que les prix de ces étagères à ne pas être évanescents : de 18 000 à 28 000 euros pour les pièces ici présentées, ou sur devis. « Mon travail est un travail de laboratoire, estime Szekely. Si ces objets sont chers, c’est que leur élaboration a nécessité deux ans de recherche. » Dont acte.

Des étagères

Jusqu’au 21 mai, Galerie Kreo, 22, rue Duchefdelaville, 75013 Paris, tél. 01 53 60 18 42, du mardi au samedi, 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°213 du 15 avril 2005, avec le titre suivant : Le design furtif

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