Relecture

Le côté obscur du pop art

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2013 - 662 mots

Le Whitney Museum offre un regard neuf sur le pop art en dévoilant la face sombre d’un mouvement habituellement présenté sous un aspect plus radieux.

NEW YORK - Aussi luisants que la couleur de la sauce dans laquelle ils nagent est éclatante, les spaghettis apparaissent écœurants, cadrés en gros plan sur une toile de moyen format. Avec Study for Rosenquist’s Spaghetti and Grass (1965-1966), Sturtevant jetait son dévolu sur un tableau d’un des maîtres du pop art, un an seulement après sa réalisation. La société de consommation se montre alors sous un jour des plus crus, comme sur Untitled (From Troubled Waters Portfolio)  (c. 1972) de William Eggleston, figurant le trop-plein d’un congélateur rempli de victuailles entassées. Dans cette salle, le visiteur plonge dans les aspects les moins reluisants de l’univers domestique, d’autant que non loin un grand tableau de Roy Lichtenstein laisse, lui, pénétrer le regard dans une salle de bains peu engageante (Bathroom, 1961).

Plus qu’une exploration de la domesticité, l’exposition « Sinister Pop » est une entreprise qui, tout en étant d’ampleur modeste, n’en est pas moins assez finement vue : relire le pop art à l’aune de son versant le plus sombre. Soit comment des artistes ont cherché, des années 1960 au début des années 1970, à ausculter la société américaine et sa culture de la consommation et des médias en pleine expansion, en proposant un contrepoint visuel à l’imagerie colorée et sucrée l’ayant accompagnée et célébrée, avec pour emblème un drapeau américain de Jasper Johns aux couleurs revisitées inscrit sur un fond gris (Flags, 1967-1968). L’initiative en revient au Whitney Museum of American Art à New York qui, avant son déménagement prévu en 2015, a entrepris une relecture chronologique et par épisodes du contenu de sa collection. Ce quatrième  opus d’une série de six  vient après une confrontation du réalisme et du surréalisme et un accrochage relatif à l’abstraction. Au-delà de l’angle décalé, l’intérêt de cette proposition tient dans l’intégration d’artistes qui, à l’instar de Sturtevant, sans avoir  fait parti du mouvement pop, permettent d’éclairer par leur regard les préoccupations et enjeux d’une époque. C’est le cas de nombreux photographes, tels Lee Friedlander, Joel Meyerowitz, William Eggleston ou Garry Winogrand.

Icônes bousculées
Les principales thématiques qualifiant la période sont ainsi déroulées dans le parcours ; à commencer par un intéressant regard jeté sur la condition féminine et la sexualité. À côté d’une pin-up de Tom Wesselmann qui déjà montre quelques signes de déformation (Great American Nude #57, 1964) et à laquelle répond un portrait déformé de Marilyn Monroe par Weegee (Monroe, c. 1960), l’atmosphère devient plus inquiétante avec des lithographies de Mel Ramos, où des corps nus sont associés à des oiseaux qui pourraient devenir menaçants. Menaçant est à coup sûr ce tableau de Lee Bontecou construit avec de la toile militaire,  où des excroissances semblent dessiner d’étranges masques (Untitled, 1961).

Les icônes de l’époque en prennent aussi pour leur grade : ainsi Jackie Kennedy, magnifique dans les sérigraphies d’Andy Warhol, devient-elle sous le pinceau d’Allan D’Arcangelo une madone troublante avec son enfant, en la personne de sa fille Caroline, toutes deux apparaissant sans visages (Madonna and Child, 1963). Agitations et bouleversements touchent évidemment la sphère politique, où il est regrettable que n’aient pas été associées quelques préoccupations relatives aux droits civiques. Les conflits dans lesquels sont engagés les États-Unis inspirent à Robert Heinecken des détournements de magazines dans lesquels figurent des soldats (Periodical #5, 1971), tandis qu’un immense tableau de Peter Saul délivre une vision à la fois grotesque et mordante du conflit au Vietnam (Saigon, 1967). Mais c’est à Jim Dine que revient la palme de l’irrévérence politique avec  les portraits outrageusement maquillés en femme de Mao et Lyndon Johnson (Drag - Johnson and Mao, 1967) ; l’âge pop, une période agitée et décalée en effet !

SINISTER POP

Jusqu’au 31 mars, Whitney Museum of American Art, 945 Madison Avenue, New York, NY 10 021, tél. 1 212 570 3600, www.whitney.org, tlj sauf lundi-mardi 11h-18h, vendredi 11h-21h

SINISTER POP

Commissaires : Donna De Salvo et Scott Rothkopf

Nombre d’artistes : 45

Nombre d’œuvres : env. 90

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°382 du 4 janvier 2013, avec le titre suivant : Le côté obscur du pop art

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