Mercredi 21 février 2018

Ville

Las Vegas Parano

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2010

« Dreamlands » ou l’urbanisme
à l’ère de la société du spectacle.

PARIS - En 1904 à Coney Island, près de New York, sortait de terre le premier parc d’attractions du genre, avec ses manèges, ses « canaux de Venise », ou sa rue de « Nuremberg au XVe siècle ». Malgré un succès immédiat, Dreamland, incendié en 1911, ne fut jamais reconstruit…, à moins qu’il ne ressuscite dans chaque projet d’urbanisme. C’est le propos de l’exposition du même nom présentée au Centre Pompidou, laquelle décrit dans un parcours savamment dessiné le grignotement du réel par la fantasmagorie, depuis les Expositions universelles jusqu’à son engloutissement dans les chantiers de Dubaï (Émirats arabes unis).

Dubaï ou le crime parfait
La contamination de la fête foraine dans la ville, dont la tour Eiffel serait le premier emblème, marque une « rupture épistémologique », souligne le commissaire Didier Ottinger dans le catalogue de l’exposition ; une rupture dont procède le basculement dans « l’ère des simulacres » dépeinte par Jean Baudrillard. Pointer l’importance de cet événement historique permettrait « d’antidater de plus d’un siècle l’apparition d’une conscience postmoderne » (caractérisée par l’éclectisme et le brouillage des valeurs), poursuit-il. Confirmant au passage la pertinence historiographique de cette exposition, qui n’a pas omis son parti pris esthétique et ludique. Une opération des plus délicates quand cette chronique de la société des loisirs a l’honnêteté de faire escale sur les croquis de l’utopique « Fun Palace » de Cedric Price, dont se réclame le Centre Pompidou de Piano et Rogers, temple de la démocratisation de l’art.

Loin de tout débat moral, comme s’en défendaient les architectes urbanistes Robert Venturi et Denise Scott Brown dans leur séminaire « Learning from Las Vegas » en 1968, « Dreamlands » chemine cependant sur l’autoroute du règne de la consommation et du spectacle. L’ultime destination – juste avant Kandor, capitale de la planète de Superman, modélisée ici par Mike Kelley – est Dubaï, qui semble signer le « crime parfait » du réel : là plus que jamais, la copie a tué l’original. La Babel du XXIe siècle sortie du désert cristallise dans son luxe et ses défis architecturaux sans bornes tous les fantasmes de l’Homo ludens et de Prométhée.

Le parc d’attractions érigé en modèle d’urbanisme conçoit la ville comme une miniaturisation de l’univers – « Le monde a rendez-vous avec vous », annoncent les promoteurs dubaïotes. Cette appétence se traduit dans la maquette d’une ville idéale, hors du temps et de l’espace, où le Colisée de Rome voisine avec le Guggenheim de New York que l’artiste Liu Wei réalise avec des friandises pour chien.

Ailleurs, la posture critique des artistes semble jouer de la même ambiguïté que le réel par un geste mimétique perceptible dans les villes virtuelles de Cao Fei ou les réfrigérateurs déguisés en gratte-ciel de Kader Attia. Par un geste tautologique aussi bien, à l’exemple des photographies de Martin Parr ou du film Paracinema de Laurent Grasso (parcourant les décors de Cinecittà). Mais progressivement, le parcours révèle la perversité du rêve devenu réalité. L’utopie situationniste de l’émancipation par le jeu incarnée dans le « Fun Palace » tombe dans l’écueil du divertissement généralisé, qui se révèle un outil formidable d’aliénation. Bientôt l’échappatoire salvatrice que promettait la fête foraine aux surréalistes prend la forme d’un enclos totalitaire quand Walt Disney imagine une citée du futur dénommée « Epcot ».

DREAMLANDS, DES PARCS D’ATTRACTIONS AUX CITÉS DU FUTUR, jusqu’au 9 août, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tlj sauf mardi 11h-21h, tél. 01 44 78 12 33. Catalogue, 320 p., 49,90 euros, ISBN 978-2-84426-443-5.

DREAMLANDS

Commissaires : Didier Ottinger et Quentin Bajac

Nombre d’œuvres : 300 environ

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°326 du 28 mai 2010, avec le titre suivant : Las Vegas Parano

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