Vendredi 19 octobre 2018

Rétrospective

L’art d’une galerie

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 24 septembre 2004 - 671 mots

Le Musée de Grenoble retrace près de trente ans d’activité de la galerie Liliane et Michel Durand-Dessert. Édifiant.

 GRENOBLE - Le parcours d’une galerie, fût-il regardé sur une trentaine d’années, peut-il se prêter à l’exercice rétrospectif habituellement réservé aux artistes ? Avec son hommage à la galerie Durand-Dessert (accompagné par la présentation de la collection d’art primitif du couple), le Musée de Grenoble tente un exercice rare dans le paysage institutionnel français, mais probant dans ces perspectives artistiques et historiques.
Après l’édition de livres d’artistes, Liliane et Michel Durand-Dessert ouvrent en 1975 à Paris une galerie appelée à devenir centrale sur la scène contemporaine en France. « La situation à Paris était soit strictement anglo-saxonne avec la suite du minimal et du conceptuel, soit très franco-française avec Supports/Surfaces », estime Liliane Durand-Dessert dans l’entretien publié dans le catalogue concernant la galerie. Gerhard Richter, Ulrich Rückriem, Hans-Peter Feldmann, Claude Rutault ou Hanne Darboven figurent parmi les artistes exposés dans la première année d’activité. Suivront au gré des trois installations de la galerie (rue de Montmorency puis rue des Haudriettes, dans le 3e arrondissement, et enfin rue de Lappe, dans le 11e), Giuseppe Penone, Mario Merz, Victor Burgin, David Tremlett, Michel Parmentier, Patrick Tosani, Gérard Garouste ou encore Joseph Beuys. Dans la galerie de la rue des Haudriettes, ce dernier aura signé en 1982 avec Dernier espace introspecteur sa seule œuvre produite en France.
À Grenoble, dans une exposition s’ouvrant sur un clin d’œil avec L’Album de la famille D. – réalisé en 1971 par Christian Boltanski à partir des photographies de famille de Michel Durand-Dessert –, suivre l’activité de la galerie de 1974 à nos jours revient à parcourir un musée éclaté aux quatre vents, dans des collections publiques, privées ou encore dans le stock des principaux intéressés. En tout sont regroupés une soixantaine d’artistes, de générations et de pratiques différentes. « Dès les premières années, la galerie a montré un éventail très large du champ artistique, explique le galeriste. La programmation correspond à un credo. Nous pensons qu’on peut aimer Stanley Brouwn et Gerhard Richter tout à la fois, car l’art est dialectique comme la vie. » Dans cet apparent éclectisme se trouvent des pièces maîtresses, telles que le panorama nuageux de Richter (Wolken (Sylt), 1971) ou l’imprimé camouflage d’Alighiero e Boetti (Mimetico, 1967), et d’autres. Celles-ci, moins évidentes, sont des pièces singulières, que l’on devine prises dans une relation entre artiste et galeriste : une peinture sur photographie de Patrick Tosani (La Femme blanche, 1981) ou une Vénus sculptée par Barry Flanagan (Tantric Goddess, 1973).
Mais c’est une série de sculptures posées ponctuant dans sa longueur la nef du Musée de Grenoble habituellement laissée vierge qui constitue le point d’orgue de cette « collection » ressuscitée. Ouvert par un Achrome de Manzoni (1961, aujourd’hui dans les collections du Musée national d’art moderne, à Paris), ce parcours permet par sa densité et sa teneur de revenir sur les développements de la sculpture européenne à partir des années 1960. L’Arte povera, mouvement pour lequel la galerie a servi d’antenne en France, est bien sûr largement représenté avec la Decapitazione della scultura (« La Décapitation de la sculpture », 1966) de Pino Pascali, le Cercle de plumes, cercle de feu (1969) de Claudio Parmiggiani ou la Catasta (1966-1967), empilage minimal de blocs d’Éternit d’Alighiero e Boetti. Plus avant, il se poursuit par la redéfinition des formes et des matériaux de la sculpture entreprise dans les mêmes années par Hans Haacke ou Barry Flanagan, tout en faisant ressurgir l’humour et le nomadisme de Ger van Elk et de sa tente de dentelles (Camping Art I, 1967).

L’ART AU FUTUR ANTÉRIEUR, L’ENGAGEMENT D’UNE GALERIE, LILIANE ET MICHEL DURAND-DESSERT 1975-2004, et aussi L’ART AU FUTUR ANTÉRIEUR, UN AUTRE REGARD, jusqu’au 4 octobre, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, 38000 Grenoble, tlj sauf mardi 10h-18h30, tél. 04 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr Catalogues, coédition Actes Sud/Musée de Grenoble, 192 p., 39 euros (pour la collection d’art contemporain) et 128 p., 30 euros (pour la collection d’art primitif).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°199 du 24 septembre 2004, avec le titre suivant : L’art d’une galerie

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque