Mercredi 17 octobre 2018

Maarten Van Severen

L’âme de fond

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 18 mars 2005 - 732 mots

Rarement la dichotomie n’aura été aussi crue. D’un côté un homme au rire franc, jouisseur jusqu’à l’excès. De l’autre une production rigoureuse, ascétique et silencieuse. Dans le (petit) monde du design mobilier, Maarten Van Severen, né à Anvers en 1956 mais installé à Gand depuis toujours, avait assurément une position à part. Il suffisait de regarder ses mains, robustes, pour se rendre compte que le vocable propret de designer ne lui seyait guère. À l’heure où, partout, la virtualité est souveraine, Maarten Van Severen était un homme qui « fabriquait » de ses mains. Les siennes seules étaient à même de mettre en volume ses idées. Ce qui d’office le prémunissait de tout glissement intempestif vers un langage formel simpliste.
En 1988, Van Severen dessine une table, puis un fauteuil, enfin une armoire. Ses premiers meubles. Quatre ans plus tard seulement, viendra la première chaise. Le dépouillement est de mise. Le matériau brut – bois ou métal – sera couleur. De ces pièces jaillit un sentiment bizarre : celui que le trait sitôt couché sur le papier donne naissance à un croquis à la fois initial et définitif. Une quête de l’ultime, sans doute. La Chaise longue (Vitra) n’est qu’une simple feuille de polyester légèrement cambrée : la finesse absolue. La chaise basse Low Chair (Kartell), elle, est une lame en acrylique transparent, enroulée sur elle-même. Et la chaise .03 (Vitra), que l’on peut voir aujourd’hui en nombre dans la bibliothèque ou dans les salles du musée du Centre Pompidou, à Paris, repose sur des pieds avant qui se fondent délicatement dans l’assise. Tous ces objets font preuve d’une incroyable humilité. Ils n’affichent rien de leur genèse : ni la technique, ni les détails. Leur âme est enfouie au fond. Idem avec la banquette Blue Bench (Edra), autant géométrique qu’énigmatique. De prime abord, on hésite à s’asseoir dessus avant que le séant ne s’abandonne dans la douceur de ce moelleux bloc en mousse de polyuréthane. Cette façon de dire le moins pour faire valoir le plus laisse sans voix. Une démarche sans compromis qui séduira d’ailleurs l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, lequel proposa à Van Severen de collaborer à l’aménagement intérieur de plusieurs de ses projets, édifices publics comme la grande bibliothèque de Seattle (États-Unis) ou la Cité de la musique de Porto, et maisons particulières, telle la villa Lemoine à Floirac, près de Bordeaux, achevée en 1998. « Il n’y a pas la moindre déception, le moindre produit superflu dans l’œuvre de Maarten », dira Rolf Fehlbaum, P.-D. G. de la firme suisse de mobilier Vitra, au cours du vernissage d’une exposition que le Musée du design de Gand vient de consacrer au designer (1). « Je ne me souviens pas d’avoir vu un travail d’une telle densité et d’une telle consistance depuis Poul Kjaerholm [designer danois, 1929-1980, NDLR] ».

À l’extrême limite du meuble
Fin 2001, Maarten Van Severen présente à la galerie Kreo, à Paris, un prototype de bibliothèque en aluminium laqué et anodisé. La pièce évoque autant l’armoire ESU 421-C de Charles et Ray Eames que les « boîtes à couleurs » de Donald Judd. Des panneaux colorés et mobiles en constituent la façade, mais ne la recouvrent pas dans sa totalité. Lorsque l’on fait coulisser ces derniers, ils dissimulent un fragment de l’intérieur, mais en révèlent un autre illico. Le jeu de cache-cache compose une image mouvante, sinon émouvante. En 1993, Van Severen imagine une étagère à bouquins, qu’il baptise avec humour 2 mètres de livres. Une simple boîte horizontale en aluminium de 30 cm de haut, 24 cm de large et, donc, deux mètres de long, à fixer sur un mur. Une étrange tension se dégage alors de l’étroitesse de la forme. Cette même année, le designer conçoit une autre étagère, comme un simple coup de crayon tracé à même le mur. Van Severen est alors à l’extrême limite du meuble. Cette « planche murale » – 33 cm de largeur sur 5 cm d’épaisseur – peut mesurer jusqu’à sept mètres de long. Presque une ligne d’horizon. Le 21 février, Maarten est passé de l’autre côté de cette ligne, emporté par un cancer. Il avait 49 ans.

(1) Une rétrospective sur le travail de Maarten Van Severen a eu lieu, du 18 décembre 2004 au 27 février 2005, au Musée du design de Gand (Jan Breydelstraat 5, Gand, Belgique). Rens. : 32 9 267 99 99 ou http://design.museum.gent.be.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°211 du 18 mars 2005, avec le titre suivant : L’âme de fond

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