Vendredi 20 juillet 2018

Maison rouge

La reconstruction du temps perdu

Le Journal des Arts

Le 2 décembre 2005 - 820 mots

La Fondation de Galbert se penche sur les facettes réfléchissantes de Dieter Appelt, photographe allemand inclassable et singulier

PARIS - Dans le champ de la photographie contemporaine, Dieter Appelt était déjà un artiste à part, tant ses images ne correspondent pas à la définition standard qui va de l’esthétique du cadrage au
documentaire, aujourd’hui tellement prisé et anobli. L’exposition de la Maison rouge, à Paris, en réunissant travaux photographiques relativement anciens et d’autres très récents, ainsi que sculptures, projections, vidéos et un nombre important de ses films d’artiste, le montre tel qu’il est, inclassable et singulier. Dès ses débuts dans les années 1970 (il est né en 1935), il est à la fois un photographe, formé à l’école exigeante et sévère de Heinz Hajek-Halke, dans la tradition d’une photographie très signifiante qualifiée d’« expérimentale », et un musicien, qui étudie la composition et entre dans une carrière de chanteur à l’opéra de Berlin, qu’il ne quittera qu’en 1979. Mais il est à cette époque un participant de l’actionnisme berlinois, qui, à l’image du groupe viennois et dans la lignée de Beuys, travaille la performance en s’appuyant sur l’exhibition corporelle. Ainsi naissent les photographies de Monte Isola, dont sept tirages sont visibles ici : pendu par les pieds à un arbre, le corps nu blanchi par une boue séchée relève de l’animalité et de l’expiation.
Dans d’autres actions, toujours s’accompagnant de prises de vue ou de films, il se blottit dans une source au creux des rochers, rampe dans un linceul-membrane, ou tente de se maintenir au sommet d’une construction de troncs d’arbres. Ce n’est pas de métaphore qu’il s’agit, mais d’expérience humaine, qui rejoue les rituels et les mythes, comme des traces dans sa propre mémoire. « Trace de la mémoire » est en effet le titre d’une série commencée en 1979, qui peut servir de clé pour comprendre la nature du travail d’Appelt. Corps embryonnaire, corps sacrificiel, corps géologique, les situations créées et photographiées renvoient à une origine tellurique de l’humanité, de l’individu, de la pensée et à une confrontation du vivant et de l’inerte. À la différence des actionnistes, pour qui la photographie n’est qu’un constat, Appelt soigne son apparence (crâne chauve, barbe naissante, enduits crayeux) pour obtenir une image intemporelle, déliée de ses connotations trop présentes. Les deux doigts qui forcent les paupières d’un visage féminin (Pitigliano, 1982) combinent dramatiquement le double geste d’ouvrir et de fermer la vue.

Couches et strates
Au cours de « Trace de la mémoire » apparaissent aussi des constructions ligneuses, sortes d’échafaudages primitifs à ligatures, qui n’évoquent pas seulement une activité manuelle anté-historique, mais aussi l’élaboration de toute pensée, de toute connaissance par superpositions, liens, stratifications.
La conception d’objets « de mémoire » ou de dispositifs mémorisants – qui se manifestent parfois comme des sculptures autonomes ou comme des adjuvants du corps, ou des multiplicateurs d’images par des miroirs – est une part du travail complexe qui émerge de plus en plus au gré des expositions (Spiegel Prisma Cinema Maschine, 1997). Ce qui est signifiant pour lui est autant le résultat que le mode d’élaboration, précis, réfléchi, articulé sur une idée, une impression, une œuvre littéraire ou une phrase poétique : on peut voir pour la première fois la séquence complète d’une image maintenant célébrée, où l’artiste souffle sa buée sur le miroir, mise en scène rigoureuse d’une phrase de Raymond Roussel (« la tache attristant la glace où l’haleine a pris »). La séquence « Ezra Pound » (1981), avec neuf tirages, objective la présence d’Ezra Pound dans ses lieux de vie, Appelt tenant le rôle du poète, mais aussi un rapport aux espaces et objets (image négativée de la chaise dans une pièce vide).
Les images, pour Appelt, sont multiples, qu’elles soient en séries ou superposées à la prise de vue par un système adéquat (toujours l’idée que la mémoire des choses est affaire de dépôts successifs, de couches et de strates). Le film cinématographique répond du reste à cette définition, et Appelt mêle les potentialités : Wiesent-Cinema est à la fois un film et un ensemble de travaux photographiques, dont figurent ici neuf tirages (2002). Le travail le plus récent, Forth Bridge-Cinema. Espace métrique, sur la structure d’un pont métallique près d’Édimbourg, est présent par le film, la partition de mise en forme des prises de vue et l’œuvre photographique de trois cent douze tirages. Il faut se confronter aux œuvres d’Appelt comme à quelque chose d’existentiel, qui a trait à la dualité de la naissance et de la disparition ; on ne pourra de sitôt oublier le film de six minutes Image de la vie et de la mort (1981) qui passe en projection continue, les jours impairs, à la Maison rouge.

DIETER APPELT, CINEMA PRISMA

- Commissaire : Françoise Paviot - Nombre d’œuvres : 23 (environ 70 tirages) - Nombre de salles : 5 - Nombre de films : 9 (programmes différents les jours pairs et les jours impairs)

DIETER APPELT, CINEMA PRISMA

Jusqu’au 15 janvier 2006 (et aussi Luc Delahaye et François Curlet), la Maison rouge, 10, bd de la Bastille, 75012 Paris, tél. 01 40 01 08 81, tlj sauf lundi et mardi, 11h-19h (jusqu’à 21h le jeudi). Entretien de Dieter Appelt avec Martin d’Orgeval, dans Luna Park no 3 (nov. 2005) ; « Installation, dispositif, photographie : miroirs du temps », conférence de Michel Frizot, le 10 décembre à 17h à la Maison rouge.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°226 du 2 décembre 2005, avec le titre suivant : La reconstruction du temps perdu

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