Brigitte Métra

La pierre angulaire

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 1 août 2007

À mi-chemin entre Dijon et Besançon, ancrée à son piton rocheux, dominant le Doubs, Dole (Jura) est une ville étonnamment minérale à laquelle la roche calcaire donne un visage austère. Tout à tour burgonde, germaine puis française, Dole fut magnifiquement fortifiée au XVIe siècle par le Génois Ambroise Precipiano. Fortifications détruites un siècle et demi plus tard par Vauban qui porta plus à l’est le système de défense français, en agissant à Salins-les-Bains, à Besançon et à Belfort. Souvenirs de ces splendeurs architecturales, la collégiale Notre-Dame, le palais de justice, l’ancien hôtel-dieu devenu médiathèque, la maison natale de Louis Pasteur et le délicieux quartier dit de « la petite Venise »…
Mais Dole ne s’endort pas sur son passé ni sur ses vieilles pierres. Sur la rive gauche du Doubs, fleurissent les grues, s’enchaînent chantiers de réhabilitation-reconversion et constructions neuves.
Parmi ces dernières, entre le jardin des Métamorphoses et l’ancien moulin des Écorces, au cœur de l’îlot des Templiers, vient de surgir un immense caillou dont on ne sait s’il émerge de terre ou s’il est tombé du ciel (on ne peut s’empêcher, le considérant, de penser au film Raining Stones [1993] du cinéaste britannique Ken Loach…). Il s’agit de la Commanderie (ainsi nommée en hommage aux templiers et aux hospitaliers qui, autrefois, occupaient l’île), une salle polyvalente dévolue au théâtre, aux concerts, aux conférences et aux activités sportives, première œuvre totalement personnelle de Brigitte Métra, ancien pilier de l’agence Ateliers Jean Nouvel.
Coup d’essai, coup de maître : 1 600 mètres carrés de façades composées pour moitié de blocs de pierres naturelles, pour moitié de pierres reconstituées, le tout scellé dans un béton couleur pierre, soit un parfait dialogue avec la symphonie minérale qui lui fait face sur l’autre rive du Doubs. Une pluie de pierres donc, sur laquelle se glisse une trame végétale faite de houblon, de vigne vierge, de chèvrefeuille, de glycine et de clématites, dont la densité et les couleurs varient au fil des saisons, alternant le blanc, le rouge, le jaune, le brun, le vert…
Aux trois façades « pierreuses » répond la quatrième toute de verre, bordée d’inox, qui reflète l’image du Dole ancien, de l’autre côté de la rivière. À l’intérieur, c’est le bouleau dont sont tendus les murs qui fait écho à la pierre. Soit un vaste espace libre de 44 x 39 mètres que Brigitte Métra qualifie de « boîte à outils » et qui fonctionne comme un Meccano. Cloisons et parois acoustiques mobiles permettent de composer l’espace en fonction des besoins et des programmations spécifiques. Huit blocs de gradins tout aussi mobiles se déplacent également au moyen de chariots électriques sur coussins d’air, ce afin de préserver les sols en bois.
Étrange et saisissant intérieur, à l’éclairage particulièrement soigné, qui, mis en mouvement, dévoile ses infinies possibilités. Un espace à géométrie variable inédit et qui, dans sa jauge maximale, peut accueillir jusqu’à 3 000 personnes. Sans compter que la quatrième façade, celle en verre, est totalement coulissante. Et qu’aux beaux jours, ouverte, la Commanderie se transmue en un lieu démultiplié, dont on ne sait s’il est intérieur ou extérieur, d’autant que le sol du hall d’entrée est traité de la même manière que celui de la vaste esplanade qui y mène.
Et pendant ce temps-là, sur le Doubs, canoës et kayaks passent et repassent en une ronde sans fin.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°261 du 8 juin 2007, avec le titre suivant : La pierre angulaire

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