Kamel Mennour

Galeriste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 4 novembre 2005

Kamel Mennour a su changer d’image pour s’imposer dans le peloton des galeries parisiennes les plus prometteuses. Portrait d’un galeriste qui monte, qui monte.

« Doué, malin, séduisant. » Tel est le verdict du galeriste Emmanuel Perrotin lorsqu’on l’interroge sur son confrère parisien Kamel Mennour. « C’est un Samuel Keller (1) version Afrique du Nord. Sa réponse à tout, c’est le cool, la “positive attitude”. Il est du coup par nature sympathique », murmure un autre marchand. Voilà encore trois ans, peu de gens auraient parié sur l’outsider de la rive gauche. « Avec ses premières cartes, dans le choix de la programmation, l’esthétique de ses catalogues et l’emplacement dans le 6e arrondissement, il s’inscrivait dans le paysage d’une manière qui ne risquait pas de le transformer en galerie branchée », convient un galeriste. Dans un paysage français endogame, les médias ont pourtant fait leur chouchou de cet autodidacte d’origine algérienne. « Kamel est le Zidane des marchands d’art, comme Perrotin est leur Thierry Henry », remarque, amusé, un observateur. Pourquoi cette volte-face ? Parce qu’avec intelligence Kamel Mennour a su changer son centre de gravité et son image, glissant d’un label « photo trash » à celui d’un laboratoire, soucieux des questions d’identité.
Élevé à Belleville, à Paris, entre une mère ne sachant pas écrire le français et un père peintre en bâtiment, Kamel Mennour est le prototype de l’intégration réussie. Le bac en poche, il s’oriente vers l’économie, « car quand on est l’aîné d’une famille, il faut faire des études. Si on n’a pas de vocation, on fait droit ou économie ». Jusqu’à l’âge de 23 ans, les musées en général et les galeries d’art contemporain en particulier lui sont étrangers. « Les musées, pour moi, c’était la glissade sur le parquet. Je ne regardais pas les œuvres », rappelle-t-il. En licence, il découvre des lithographies que le frère d’un ami vendait alors à des comités d’entreprise. « C’était une révélation, même si je savais que c’était cheap et nase, que ces lithos n’étaient pas de l’art, j’ai su que j’allais être galeriste. » Saint Paul sur le chemin de Damas, en quelque sorte ! Son choix d’abandonner la fac pour créer en 1993-1994 une SARL de vente de lithographies suscite un drame familial : « Ma mère disait que son fils avait mal tourné, qu’il vendait des cadres ! »
Après plusieurs années de porte-à-porte avec ses lithographies, le marchand ouvre finalement sa galerie en 1999 à Saint-Germain-des-Prés. « J’étais peut-être plus à niveau dans le 6e, où il y avait soit des galeries historiques, soit des super-commerciales », indique-t-il. L’installation dans le quartier tient aussi au hasard. Le galeriste François Mitaine déposant son bilan, Kamel Mennour peut reprendre le bail pour seulement 70 000 francs. Une somme réunie en 24 heures grâce au soutien de son entourage. L’exiguïté de son espace et un marché hautement porteur l’orientent vers la photographie. Pour sa première exposition, il obtient des œuvres de Jan Saudek. « J’aimais le fait que c’était un artiste offshore, en dehors des carcans, libertaire, anarchiste. À l’époque, un artiste
français ne m’aurait pas fait confiance », indique-t-il. Ayant fait son éducation artistique avec des catalogues, Mennour veille à publier de façon quasi systématique des livres avec ses expositions,
démarche inhabituelle en France. La pédagogie est d’ailleurs l’un de ses étendards. « Il a un langage qui fait que n’importe qui peut comprendre l’art contemporain avec lui », explique son confrère Hervé Loevenbruck. Son écurie de photographes s’étoffe peu à peu avec Nobuyoshi Araki, Daido Noryama, tout en déviant vers la mode et le superficiel avec Ellen von Unwerth. « Le monde de la mode est artificiel, convient-il, mais il bouge. Je me voyais plus proche de cet univers, car les gens m’acceptaient. » Le galeriste ne désavoue d’ailleurs pas ses premières amours, en participant notamment au défilé Hermès à la Biennale de Lyon. Chassez le naturel, il revient au galop ? À moins qu’il n’ait compris qu’aujourd’hui on achète une œuvre d’art comme un sac Kelly.
Fort de l’assise financière que lui donnent les ventes de photographies, Kamel Mennour a rallié
depuis peu des artistes que l’on n’aurait pas forcément imaginés chez lui, à l’image de Kader Attia, Adel Abdessemed, Jota Castro ou encore Djamel Tatah, seul peintre de son panel. Son dynamisme d’entrepreneur n’est pas étranger à certaines arrivées. « Dans une galerie, quand les choses sont déjà construites, il faut presque déconstruire. Kamel avait besoin du coup de pouce d’un artiste pour construire, note de son côté Adel Abdessemed. Je ne peux pas travailler avec des patrons ou patronnes. Quand je parle à Kamel de certains projets comme l’avion aplati qui sera sur Art Basel Miami Beach, il n’hésite pas une seconde. Un artiste a envie d’avoir en face de lui des gens comme Kamel qui créent une logistique. Peut-être des gens comme lui qui vont débloquer le manque de risques en France. » Jota Castro observe pour sa part : « En tant qu’artiste, on aime parler de notre travail librement avec une galerie. On aime aussi que les comptes soient très clairs et c’est le cas avec lui. » Le transfert de Castro de la galerie Maisonneuve à celle de Mennour a toutefois laissé quelques aigreurs, même si Grégoire Maisonneuve refuse toute polémique. « Habituellement, dans une déontologie entre confrères, il est de bon ton de s’appeler pour se dire qu’on a été approché par un artiste. Plus de savoir-vivre n’aurait pas fait de mal », grimace un observateur.
Kamel Mennour est aujourd’hui une page blanche que ses artistes écrivent au jour le jour. Le réassort de son écurie est au cœur de sa réflexion. « Dans la programmation de l’année, il doit donner plus la parole aux plasticiens qu’aux photographes. Cela fait presque partie d’un contrat d’engagement dans la galerie que je participe à un tri », précise Adel Abdessemed. Bien que Mennour se déclare vigilant sur la question, sa galerie est guettée par le syndrome glissant de l’identitaire. Après l’étiquette « photo », aura-t-elle celle du « beur seconde génération » ? « Kamel n’a pas besoin de se cacher, il a choisi ouvertement des artistes qui lui ressemblent, sans en faire toute une histoire », rétorque le commissaire d’exposition Ami Barak. « Est-ce qu’on demande à d’autres galeries combien elles ont d’artistes de confession juive ?, s’insurge Djamel Tatah. La société française ne peut se passer du mixage, de l’histoire avec ses colonies. » Peut-être le marchand a-t-il besoin de se rassurer avec des artistes à l’histoire commune, mais le calcul pourrait lui être préjudiciable à long terme. « Le pli communautaire commence à m’énerver. Kamel m’a demandé de le mettre en contact avec l’artiste Walid Rahad, et j’ai refusé. On ne va pas faire un gang du 93 », vitupère Kader Attia.

Artistes ambitieux
Kamel Mennour doit jouer aujourd’hui un jeu serré, car, plus que ses confrères, ses propres artistes l’attendent au tournant. « Kamel a un pouvoir médiatique et une séduction. Mais si demain Adel et moi on part, qu’est-ce qui reste ? », dégaine Kader Attia. Pour bien marquer son indépendance, ce dernier confie avoir produit seul la quasi-totalité de ses pièces, exception faite de Loop, produite en binôme avec Mennour, et de Flying Rats, financée en trio avec la galerie et la Biennale de Lyon. Reste à espérer que Kamel Mennour ne soit pas un jour essoré, voire dévoré par certains de ses artistes aussi qu’ambitieux qu’impitoyables. Un risque qu’élude la consultante Elena Geuna : « Kamel est très disponible avec ses artistes, mais il sait mettre les limites. » Le propre d’un (futur) grand marchand n’est-il d’ailleurs pas de savoir mettre le holà ?

(1) Directeur d’Art Basel.

Kamel Mennour en dates

1965 Naissance à Constantine (Algérie). 1999 Ouverture de sa galerie, 60, rue Mazarine. Première exposition : Jan Saudek. 2000 Nobuyoshi Araki. 2003 Ouverture de sa galerie, 72, rue Mazarine. 2003 Premiers « Statements » à Art Basel. 2004 Projet « Hallal » de Kader Attia. 2005 Expositions « Holidays. God is Infinity », Adel Abdessemed (jusqu’au 15 novembre) et « Thinking of England, Martin Parr » (du 17 novembre au 15 janvier).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°224 du 4 novembre 2005, avec le titre suivant : Kamel Mennour

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