Dimanche 22 septembre 2019

PAROLES D’ARTISTE

Julien Tiberi : « Aborder l’oeuvre par un corps-à-corps »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 4 juin 2014 - 722 mots

Entre dessin et peinture, Julien Tiberi explore la possibilité d’un corps-à-corps avec l’œuvre à la galerie Semiose.

À la galerie Semiose, à Paris, entre dessin et peinture, couleur et noir et blanc, Julien Tiberi (né en 1979) ouvre de nouvelles voies dans son travail et questionne les modes d’accès à l’œuvre.

Cette exposition voit apparaître la peinture dans votre travail, tout en comprenant encore beaucoup de dessins. Une évolution qui évoque un empilement progressif de recherches. Est-ce le cas ?
Oui, c’est le cas. C’est une exposition qui s’est un peu reposée sur la précédente, il y a deux ans, qui avait pour prétexte le récit. Celle-ci portait sur ma pratique du dessin et plusieurs manières de l’aborder. Je l’ai longuement regardée et j’ai essayé d’imaginer des formes cachées à cette exposition, ce qu’elle pouvait évoquer comme formes, concernant aussi bien des opérations formelles et la manière d’aborder la surface, que divers types d’images. La conséquence en est l’avènement de la couleur dans le présent accrochage, et surtout, c’est le cas pour la plupart des pièces, une abstraction du langage. J’ai du coup pensé à utiliser l’informe comme mode opératoire, c’est-à-dire opérer un renversement, rendre les formes floues et essayer d’imaginer ce que pouvait être « un morceau de rien ».

Comment s’est effectué le passage vers la couleur, qui a une texture nouvelle dans votre travail, très atmosphérique grâce à l’usage du spray ? Souhaitiez-vous élaborer un pendant au dessin ?
C’est en regardant mes dessins de près que j’ai pensé à des images en couleur et sans contours, c’est-à-dire sans figures, informelles. Être dans l’informe par rapport à mes dessins, mais pour trouver de l’altérité à cette pratique. L’utilisation de l’aérographe était pour moi évidente. Je souhaitais aussi étudier une façon de se placer autrement par rapport au support.

Comment avez-vous procédé en peinture ?
Quand je réalise mes peintures je touche très peu la toile, ce qui est encore un autre rapport avec l’œuvre. Je choisis une image souvent précise, une photo que je floute sur Photoshop. Il y a ensuite une mise au carreau de l’image que est reportée sur la toile, et là intervient un geste effectué à l’aide de gomme liquide : je produis des sortes de traces qui épousent à peu près les lignes de la grille. Je cherche ensuite la couleur pendant longtemps puis je projette la peinture. Le dernier geste est de décoller la gomme liquide, ce qui forme des traces au premier plan qui dévoilent le fond de la toile. Le dessin est donc encore présent, mais sous forme de traces qui signalent un premier plan.

Certains dessins ou peintures sont accrochés sur des modules angulaires qui émergent du mur, ce qui fait entrer dans le volume et le sculptural. Avez-vous travaillé sur une sorte de dichotomie ?
Dans cette idée d’aborder les choses par le regard, peut-être par la compréhension puisque le langage est abstrait, il y a une manière de se placer devant l’œuvre qui est importante. Comme avec les miroirs grattés, que l’on regarde en se mettant de biais. Il fallait faire quelque chose avec l’absence. C’est une stratégie que j’ai extrapolée pour l’aborder plus directement, mais il y a aussi un rapport à ce que l’œuvre imaginée en collaboration avec Aurélien Mole, Sir Thomas Trope [exposée à la Fiac en 2013]. Des œuvres étaient accrochées sur une paroi pivotante, c’était un collage qui prenait l’apparence d’un accrochage. Et on pouvait aborder les œuvres de biais, elles basculaient de droite à gauche, de haut en bas. C’était donc très lié à un corps-à-corps : on n’aborde pas le travail immédiatement par la compréhension mais du coup on fait corps avec la chose qui existe. C’est pourquoi les volumes sont importants ici.

Vous montrez de minuscules dessins à l’encre qui semblent presque automatiques…

Ces petits dessins à l’échelle de ma main découlent de ma méthode : ne jamais dessiner les contours d’une figure, mais toujours échafauder la construction de l’image ligne par ligne. Ici ce sont des images dont je ne connaissais pas le but. Il s’agit là d’une connaissance par la main, c’est-à-dire que j’ai fait des dessins presque à l’aveugle, sans me reposer sur des récits comme précédemment. Je suis allé vers des idées auxquelles je n’avais pas accès, et, au fond, ne parler de rien était très important pour cette exposition.

JULIEN TIBERI

Jusqu’au 28 juin, Semiose, 54, rue Chapon, 75003 Paris, tél. 09 79 26 16 38, www.semiose.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°415 du 6 juin 2014, avec le titre suivant : Julien Tiberi : « Aborder l’oeuvre par un corps-à-corps »

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