Mercredi 19 décembre 2018

José Alvarez

Directeur des éditions du regard

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 17 décembre 2004 - 1325 mots

L’éditeur José Alvarez, qui fête les 25 ans des éditions du Regard, est un homme insaisissable, monacal et mondain. Parcours d’un missionnaire de la culture.

« Etre éditeur d’art demande beaucoup de masochisme. Je suis maso, alors n’hésitez pas à m’éreinter », lance José Alvarez. Même avec la plus grande mauvaise foi, il y a peu à redire au travail de défricheur de l’éditeur. Tout juste peut-on regretter que le livre commémoratif de ses 25 ans d’activité (1), avec son kaléidoscope un peu trop « mode » d’images en vrac, ne rende pas compte de l’élégance de ses ouvrages qui, précisément, se dérobent au spectaculaire. L’ambivalence entre le glamour et l’érudition est l’un des grands mystères de José Alvarez.
L’homme a des allures de dandy proustien, masqué par un bonnet à la Matisse et des lunettes à épaisses montures. Sa silhouette savamment étudiée est de tous les pince-fesses mondains. José Alvarez n’a pourtant rien de léger. « C’est un homme policé, très discret, le modèle de l’humaniste cultivé de la Renaissance, observe le critique d’art Paul Ardenne. Mais c’est fondamentalement un extrémiste. Il est du côté de la sédition par la culture, dans une société marquée par l’affaissement culturel. Il privilégie les choses qui renvoient au corps, à la violence politique exercée sur le corps. Il répond à cette violence par l’esthétique. »

Le bon livre au bon moment
Travailleur solitaire, quasi monacal, il est toujours prêt à lever l’ancre. « Sa définition de la relation avec les gens, c’est l’affection dans la distance », note Ghislaine Bavoillot, responsable de la collection « Art de vivre » chez Flammarion. « Il pratique le coït interruptus avec la vie. Tous les plaisirs, il les goûte intensément, à condition de ne pas s’attarder. Il a une névrose du nomadisme », renchérit l’écrivain Pierre Assouline.
Issu d’une famille espagnole ayant fait fortune dans la construction navale, José Alvarez quitte l’Espagne franquiste pour l’Hexagone à l’âge de 14 ans. « J’étais émerveillé par la France, mais j’ai bien changé, glisse-t-il. Elle ne me donne plus ce que je voyais en elle. En France, on a toujours l’impression d’être à l’époque du Front populaire. On ressasse les conflits sociaux, alors que l’Espagne a évolué. » Il entame, sans les finir, des études de lettres et d’histoire de l’art. On lui devine une vie de dilettante – « J’ai fait beaucoup de choses, mais rien de notable » – jusqu’à la création des Éditions du Regard, après un drame personnel. « J’ai alors décidé de devenir sérieux, confie-t-il. Pendant longtemps, j’ai hésité entre le cinéma et l’édition. J’étais aussi bibliophile que cinéphile. Quand j’ai commencé, l’édition d’art était un désert. Je voulais travailler sur les artistes du XXe siècle, faire des monographies sur les Français, peu gâtés sur le plan éditorial. » À ses débuts, ses jaquettes abstraites et ses maquettes révolutionnaires séduisent quelques happy few. Hédoniste à fort tropisme latin, son goût, marqué par les œuvres au noir, caresse aussi bien Bronzino que Kiefer. « C’est une sorte de Mario Praz de l’édition française. Il est l’ami des auteurs, mais, ce qui le distingue des autres, c’est qu’il est aussi l’ami des sujets, de Kiefer, Twombly, Raynaud », rappelle Pierre Assouline. Il fait découvrir les créateurs Art déco, de Jean-Michel Frank à Pierre Chareau en passant par Ruhlmann, contribuant ainsi à leur cote. Ses premières fournées sont des grands classiques dans lesquels le lecteur pénètre sans chausse-pied. « C’est l’éditeur du bon livre au bon moment, remarque le libraire Pierre Durieu. Les publications de Françoise Parfait, Paul Ardenne et Dominique Baqué sont des best-sellers qui s’inscrivent dans la durée et mettent du temps à faire le plein de leur lectorat. Le livre de Daniel Arasse sur Kiefer incarne bien l’esprit de José Alvarez, le croisement intelligent, productif, signifiant, entre un artiste contemporain et un auteur spécialisé dans l’art ancien. » Il a fallu à José Alvarez un sacré toupet éditorial pour publier deux volumes sur les Vhutemas (2), qui lui valurent un sévère bouillon. À côté des monographies, les livres transversaux conçus par Anne Bony sur les années 1910 à 1990, ouvrages de consultation plus que de lecture, offrent de vrais condensés d’époque. En 1992, il lance les Éditions de la Lagune pour le chapitre ancien. Cette collection semble toutefois en sourdine au profit des publications sur l’art contemporain, vrai terrain de jeu de José Alvarez. Le catalogue compte aussi ses titres faciles, ses « passes », qui lui permettent de financer des ouvrages plus ambitieux. C’est le cas des Baskets et des monographies de grandes marques. « Il y a en lui cette ambiguïté d’aimer une chose et son contraire, de ne pas avoir de certitudes mais des convictions. Sa force, c’est d’aimer l’élégance, et sa faiblesse, d’aimer le chic », remarque notre collaborateur Gilles de Bure. L’éditeur a aussi taquiné de l’écriture en publiant deux ouvrages dans la collection « Art de vivre » chez Flammarion, notamment sur Paris : « C’est mon côté exodus, Espagnol parisien. »
Tout en soignant de près l’architecture de ses livres, José Alvarez ne se montre pas interventionniste au niveau des textes. Il est l’un des rares éditeurs à faire confiance à de très jeunes rédacteurs, comme l’était Anne Bony à ses débuts. Il peut aussi attendre vingt ans avant de trouver la plume adéquate pour Cy Twombly ou pour Clouet. « Il ne choisit pas ses auteurs par hasard. Il prend des gens tordus. J’ai parfois l’impression d’être son bras séculier, l’auteur par procuration du livre qu’il veut écrire. Image-corps, c’est un livre qu’il aurait voulu écrire et qu’il m’a fait écrire », note Paul Ardenne. Sa façon de travailler en direct avec les auteurs, à l’image des grands éditeurs mythiques, détonne aujourd’hui. « Il ne veut pas savoir ce qu’est un compte d’exploitation. Il travaille essentiellement seul, va lui-même chez l’imprimeur, corrige la photogravure, page par page. Il est solitaire de tempérament et dans sa façon de travailler. C’est un travail d’artisan perfectionniste qui n’a plus d’équivalent en France », observe l’éditeur Éric Hazan. Depuis 1992, sa société est dans le rouge. « J’avais alors sorti Fautrier et les Vhutemas. Fautrier m’est resté sur les bras et j’ai dû pilonner une partie des Vhutemas. Dans l’édition, quand on plonge une fois, on ne peut pas se remettre à flot. La monographie de Cy Twombly ne me coûte pas d’argent, mais ne m’en rapporte pas », précise-t-il. Bien qu’approché par de grands groupes, notamment Hachette, il reste vissé à son indépendance. « Je n’ai pas l’âme d’un gigolo. Si je vendais, je vendrais tout, pas 25 ou 40 % », affirme-t-il. L’air de rien, cette histoire qui ne tient pas debout dure depuis vingt-cinq ans.
Le catalogue semble pourtant aujourd’hui moins inventif. Après avoir ouvert une brèche dans laquelle beaucoup d’éditeurs se sont engouffrés avec un bonheur versatile, il lui reste peu de sujets qui n’aient été écumés. « Il y a beaucoup trop de livres, convient José Alvarez. En tant qu’éditeur, ça me fait mal de dire ça, mais je regrette la perte de qualité éditoriale. Les iconographes semblent devenus une espèce en voie de disparition. Paradoxalement, il y a plus d’historiens d’art talentueux en France. On ne les a pas vus venir. Ils sont arrivés très vite, à un moment où l’on pouvait les éditer, mais où les esprits étaient tournés du côté allemand et anglo-saxon. » Et de conclure : « La seule chose à faire c’est de continuer mon travail de manière anachronique. » Tout en évoluant vers ce qu’il nomme « l’extrême contemporain ».

(1) hors commerce.
(2) Ateliers supérieurs d’art et techniques dans les années 1920-1930 en Russie, dont l’esprit était proche du Bauhaus.

José Alvarez en dates

1947 Naissance à Santander (Espagne). 1964 Obtient la nationalité française. 1979 Création des Éditions du Regard. 1992 Création des Éditions de la Lagune. 2004 25 ans des Éditions du Regard ; publication de la première monographie de Cy Twombly.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°205 du 17 décembre 2004, avec le titre suivant : José Alvarez

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