Dimanche 23 septembre 2018

Expressionnisme

Jonathan Meese sur la face sombre

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 1 décembre 2006 - 633 mots

Né à Tokyo mais loin d’être zen, Jonathan Meese expose au Magasin de Grenoble.

 GRENOBLE - A-t-on atterri dans l’antichambre de Charles Manson, le fameux tueur en série des années 1970 ? Au Magasin de Grenoble, la première salle de l’exposition de Jonathan Meese donne la couleur : du noir et blanc bordé d’un rouge carmin. Les pulsations du visiteur s’accélèrent à la vue d’une série d’affiches nerveusement placardées au mur et agrémentées de symboles et de textes que l’on devine écrits avec du sang ou badigeonnés à l’aide d’un épais pinceau trempé à la hâte. Car si Meese a des allures de tueur gothico-punk, c’est bien vers l’art que toute sa sauvage énergie est tournée. Love, Hate, Révolution, Final cut, des croix de toutes sortes, des signes cabalistiques, des slogans… Les portraits se croisent au mur : Emma Peel, John Lennon et Yoko Ono, Klaus Kinski, Orson Welles… des personnages-clés dans l’imaginaire de l’artiste. Mais, apparaît aussi la photographie de Madame Meese en personne. Son fils Jonathan s’est représenté avec humour par le truchement d’une statuette en bronze. Il se dresse au garde-à-vous au centre de cette installation. L’artiste pratique autant le portrait et l’autoportrait que l’usage de la référence et de l’autocitation. Il n’est pas rare de le croiser en compagnie de Dark Vador, issu du film La guerre des étoiles, d’un des personnages d’Orange Mécanique de Kubrick, de Caligula, Remus et Romulus, de Sade ou Staline. Fantomas croise Napoléon, Docteur No converse avec Saint-Just et des sculptures priapiques défient de toute leur vigueur des têtes de mort. Meese ne craint pas le mauvais goût, ni les ébats, ni les débats politiquement tendancieux. Personnages cultes, sulfureux, traversés d’une sorte d’aura ou même dictateurs, sexe, croix gammées, squelettes et cocaïne, tout est ingéré et digéré dans cette œuvre qui s’offre comme un flux permanent.
Né à Tokyo, mais loin d’être zen esthétiquement, cet artiste berlinois ayant grandi aux États-Unis représente la version exubérante et décomplexée de l’art germanique. Loin de l’art minimal et conceptuel de mise en Allemagne depuis les années 1970, il expose un grand bazar d’œuvres picturales, d’objets glanés ici et là, de sculptures figuratives ou au contraire totalement informes, œuvres expressionnistes ou surréalistes… Ce trentenaire à l’énergie débordante tient davantage de Kippenberger, Immendorf ou Albert Oehlen que de Thomas Struth ou des époux Becher.
Son fatras savamment orchestré se laisse parcourir à travers les différentes salles de cette immense exposition grenobloise intitulée « Mama Johnny ». Un clin d’œil à la mère de l’artiste qui ne lâcherait pas son fils adoré d’une semelle ? Meese ne manque pas d’humour et d’autodérision. L’une des salles représente le joyeux capharnaüm qui lui servit d’atelier à Hambourg. Une autre met en scène ses diverses collaborations artistiques, par exemple, avec Daniel Richter. Meese ne cesse d’être au centre de ses installations. Il est représenté en peinture, en photo, en sculpture… Metteur en scène mais aussi acteur, cet hyper actif a transformé l’auditorium du Magasin : la salle est occupée par diverses scènes ponctuant une représentation barocco-expressionniste qui sera prochainement présentée au Palais de Chaillot, à Paris.
Bizarrement, sa précédente exposition personnelle en France, à la galerie Templon, en septembre dernier, donnait une vision très limitée de son œuvre, comme si celle-ci résistait à l’espace conventionnel et classique de la galerie. À Grenoble, la vivacité exemplaire de ce travail explose dans chaque salle. Les références se propagent, les formes se répondent. Qu’il apprécie ou non le travail de Jonathan Meese, le visiteur risque d’être captivé par son hyperactivité, même s’il pourra avoir du mal à trouver un équilibre entre les deux versants de la force.

JONATHAN MEESE. MAMA JOHNNY

Jusqu’au 7 janvier 2007, Le Magasin, Centre National d’Art Contemporain, Site Bouchayer-Viallet, 155 cours Berriat, 38000 Grenoble, tél. 04 76 21 95 84, tlj sauf lundi 14h-19h.

JONATHAN MEESE

- Commissaire : Yves Aupetitallot - Nombre d’œuvres : ~ 100 - Nombre de salles : 12

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°248 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : Jonathan Meese sur la face sombre

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