Jean-Yves Marin

Directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 25 avril 2012 - 1897 mots

Figure incontournable de la déontologie muséale, Jean-Yves Marin dirige les Musées d’art et d’histoire de Genève depuis plus de deux ans

« Ma mère m’a rappelé récemment qu’à dix ans je lisais déjà Archéologia ! Un jour – j’avais quatorze ans – j’ai pris mon vélo et je suis allé sur un chantier de fouilles pas très loin de chez mes parents. J’ai demandé si je pouvais travailler et c’est là que j’ai commencé à fouiller. […] Je me souviens que mon père agriculteur, passionné par la terre, m’emmenait sur les sites archéologiques. Quand je suis devenu archéologue, c’est moi qui l’emmenais. » Cet enfant haut comme trois pommes de Normandie, issu d’un monde rural et paysan extrêmement sensible à la tradition, s’imaginait-il tracer une carrière hors-normes qui l’emmènerait de sa ville natale de Caen à Alexandrie, de Libreville à Florence, du Cap Vert à Genève ? Rares sont les directeurs de musée à pouvoir se targuer d’un parcours aussi varié, démarré dans les chantiers de fouilles caennais, mâtiné d’enseignement à l’étranger, dévoué à la formation de professionnels de musées en Afrique ou encore à la répression du trafic illicite des biens culturels. Son apparence ne trahit en rien son statut : Jean-Yves Marin est un homme discret et affable. Mais sa volonté est sans faille.

Voué à l’archéologie
De cet amour de la terre reçu en héritage, Jean-Yves Marin a fait de l’archéologie sa première profession (de foi). Ou plutôt, comme il aime à le préciser, de l’histoire médiévale. Voilà les vestiges de l’enseignement de Michel de Boüard, à l’université de Caen, dont l’approche méthodologique du chantier de fouilles a révolutionné l’archéologie médiévale – la construction d’un contexte, via la lecture des textes comme la compréhension des us et coutumes, prenait le pas sur l’étude de l’objet en tant que tel. Quand il parle du fondateur du Musée de Normandie à Caen, par ailleurs son directeur d’études au tournant des années 1980, les étoiles brillent encore dans les yeux de Jean-Yves Marin : « À 25 ans, je connaissais tous les grands archéologues européens. Ils se pressaient à l’université de Caen, parce qu’assister à un séminaire de Boüard était un grand honneur. » Nommé archéologue municipal par l’éminent professeur, il passe une quinzaine d’années les mains dans la terre à intervenir sur des sites caennais, comme celui de l’Abbaye aux hommes, fondée par Guillaume le Conquérant. Notre historien médiéviste s’investit dans des associations et des sociétés d’archéologie, siège aux comités de rédaction de revues spécialisées : petit à petit, l’oiseau fait son nid et l’historien accumule les strates. C’est en toute logique qu’il rejoint le corps des conservateurs du Musée de Normandie à la fin des années 1980, avant d’en devenir le directeur. 
Les années 1990 marquent un tournant. L’archéologue lève le nez de son chantier, regarde le monde des musées qui s’offre à lui, et décide de le croquer à pleines dents. Tandis que le musée de Caen multiplie les expositions organisées avec l’étranger (Italie, Hongrie, Suède, Ouzbékistan, Ukraine…), son directeur poursuit son activité associative au sein de la branche française du Conseil international des musées (Icom) dont il prend la présidence en 1992. Ce « militant du patrimoine » croit dur comme fer au contre-pouvoir du tissu associatif. Sous sa présidence, l’Icom prend ses distances avec le ministère de la Culture – « si on veut être représentatif d’un milieu professionnel, on ne peut pas dépendre de la tutelle ». Aimant créer des liens, Jean-Yves Marin trouve facilement sa place dans l’organisation liée à l’Unesco qui promeut la préservation du patrimoine, la professionnalisation et le partage des connaissances au sein de la communauté muséale.

Trasmettre et partager
Animé des mêmes motivations, il participe régulièrement à des séminaires de muséologie, surtout en Afrique. En France comme à l’étranger, il prend un plaisir manifeste à enseigner, tant au niveau universitaire que dans le cadre de formations continues. Depuis 1994, il dispense, une semaine par an, à l’université Senghor à Alexandrie, un cours aux professionnels des musées africains répertoriant les différents réseaux (organismes internationaux, financement…) et étudiant de près le code de déontologie de l’Icom. Directeur du département Culture de l’université, Christophe Euzet salue le pédagogue qui reste accessible : « Jean-Yves Marin est un des piliers fondateurs de notre département. Son expérience au plus haut niveau, son professionnalisme et sa grande disponibilité font qu’il est très apprécié des étudiants. » Une charge de cours devenue « un besoin » : « Mes élèves proviennent d’une vingtaine de pays d’Afrique, et après les cours, ils me racontent la vision culturelle et la vie des musées en Angola, en Côte d’Ivoire, au Botswana… Je suis sûr que j’en apprends plus qu’eux .» Le professeur précise qu’il se borne à présenter le modèle muséal européen avec un regard critique, qu’il encourage l’invention d’un modèle propre. Tout en rappelant le nombre croissant de grands professionnels dans les musées africains, il s’enthousiasme : « Au Mali, il existe un système de microcrédits archéologiques. Au lieu de donner les objets qu’ils ont trouvés aux trafiquants, les gens les confient au musée contre une caution. Le musée créé ainsi n’est pas pérenne, mais il permet de conserver et d’étudier des objets et de rapporter de l’argent. » Foin d’assistant personnel, Jean-Yves Marin maîtrise son agenda comme personne. « Les gens débordés sont des gens mal organisés », lance-t-il, indispensable smartphone en main.
De tous ses chevaux de bataille, la restitution des biens culturels volés ou illicitement exportés est sans nul doute le plus important : « 95 % du patrimoine ethnographique de l’Afrique a quitté le continent. Ils n’ont plus les moyens de montrer à leurs enfants la production de leurs grands-parents. Un peuple qui n’a plus les moyens de sa culture est un peuple qui meurt. » L’archéologue participe pendant quatre ans à l’élaboration et à la rédaction de la Convention Unidroit à l’initiative de l’Unesco. Faut-il s’en étonner ?

Pourfendeur ou exigeant ?
Les questions de déontologie et de restitution des biens culturels prélevés de manière illicite s’accordent avec le mode de pensée d’un archéologue, dont la mission est de préserver l’intégrité d’un site pour en tirer une image aussi claire que possible. Si le moindre détail est consigné de manière erronée, c’est l’interprétation de l’ensemble du site qui en est faussée.
Cet engagement lui vaut l’inimitié des acteurs du marché de l’art (collectionneurs comme marchands), clairement perceptible lors d’une table ronde organisée par Le Journal des Arts en 2001 (JdA, n° 129, 8 juin), au cours de laquelle la ratification de la Convention Unidroit par la France est débattue. Jean-Yves Marin s’y révèle enflammé, mais conciliant. Le Normand semble en effet conjuguer deux extrêmes peu compatibles – l’intransigeance et la compréhension – quitte à perdre en crédibilité. Si d’aucuns lui reprochent une certaine mollesse de caractère, voire un manque de charisme, il est avant tout un diplomate qui a le souci de respecter ses opposants. La déontologie est sa ligne de conduite. Ainsi le jour de l’inauguration du Musée du quai Branly, le 20 juin 2006, Le Monde publie une tribune osée pour l’occasion  : « ne nous voilons pas la face, la plus grande part des œuvres présentées est le fait de pillages plus ou moins légalisés par les forces d’occupation françaises au cours des deux derniers siècles », dans laquelle il exhorte à « ne pas craindre la restitution d’État à État » et encourage le Quai Branly à jouer un rôle de médiateur. Un texte qui lui a valu de se « fâcher définitivement avec Stéphane Martin », président  du Quai Branly. Qu’il ait participé à la révision du Code de déontologie des professionnels de musée avive l’image d’un donneur de leçons qu’on lui accole volontiers et qu’il réfute avec force : « Le Code de déontologie sert à rassurer des gens isolés, en prise au doute. Il sert à forger une conscience universelle des musées, une philosophie commune. »

Casque bleu en Suisse
Fort de cette carrière internationale, Jean-Yves Marin s’est installé, il y a deux ans et demi, à Genève pour prendre la direction des musées de la Ville et y mener à bien le projet d’agrandissement du Musée d’art et d’histoire fondé en 1911. D’apparence paisible, la cité de Calvin s’est révélée un terrain difficile, voire carrément hostile. S’il a plutôt bien été accueilli, Jean-Yves Marin plaisantait à l’époque sur sa mission de « casque bleu », engagé pour apaiser les passions autour du projet d’extension signé Jean Nouvel. « La bonne idée était de choisir quelqu’un qui n’ait pas été mêlé à la crise du Musée d’art et d’histoire genevois, un technicien de la muséographie, insoupçonnable sur le plan moral », raconte Laurent Wolf, journaliste au quotidien suisse Le Temps. Seulement « beaucoup trop de choses étaient engagées pour qu’un nouveau directeur puisse agir ». Si ses qualités de diplomate ont fait merveille et que, contrairement à son prédécesseur, il est respecté de tous, ses adversaires « ont été très brutaux », décrit un observateur genevois. L’importante donation de Jean Claude Gandur de pièces archéologiques aux musées de la ville en 2010 sera l’occasion de mettre à l’épreuve cette image controversée de « Monsieur Propre ». Le grand collectionneur d’arts premiers Jean Paul Barbier-Mueller avait alors quitté la présidence d’honneur de la Fondation pour l’agrandissement du musée pour protester contre la nomination de Jean-Yves Marin. La collection Gandur est sur le point d’être passée en revue, et le donateur est prêt à procéder à des restitutions. Jean-Yves Marin qui considère comme un « scandale néocolonialiste » la notion de « musée universel » – « Peut-on m’expliquer en quoi le Musée du Louvre est plus universel que le Musée de Bamako ? » – impose l’exemplarité et souhaite l’étendre à toutes les collections des musées genevois sous sa coupe. Preuve qu’il n’est jamais trop tard pour apprendre, le directeur s’initie à l’art de l’échange avec les collectionneurs et s’astreint à la vérification des historiques d’acquisition : « On était des prédateurs, tout ce qu’on trouvait entrait au musée. Aujourd’hui, si on veut être crédible, il faut respecter le cadre juridique. On ne peut pas s’emparer comme cela d’un objet chez un particulier. » Alors que le projet Nouvel vient d’obtenir un préavis défavorable de la Commission des monuments, de la nature et des sites pour un permis de construire, et que la majorité des observateurs tiennent le projet pour mort, Jean-Yves Marin y croit encore. Ce « solide optimiste », comme le décrit Laurence Madeline, responsable des collections beaux-arts du musée genevois, s’évertue à faire avancer la cause. « L’archéologie, c’est l’apprentissage de la longue durée. Je sais qu’il faut dix ans pour élaborer un projet, dix de plus pour le mener à bien. Qu’importe si je n’étais pas là au début et si je ne serai pas là à la fin. Je suis conscient d’être un homme de transition. »

Jean-Yves Marin en dates

1955 Naissance à Caen
1980 Diplôme d’études approfondies en Archéologie médiévale sous la direction de Michel de Boüard
1992 Assure la présidence du Comité national français du Conseil International des Musées (ICOM)
1998 Devient président du Comité international des Musées d’Histoire et d’Archéologie de l’ICOM
1998 Arrive à la direction du Musée de Normandie, Caen
2001 Participe à la rédaction du Code de déontologie de l’ICOM
2009 Nommé à la tête des musées d’art et d’histoire de Genève

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°368 du 27 avril 2012, avec le titre suivant : Jean-Yves Marin

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