Mercredi 14 novembre 2018

Ida Gianelli

Directrice du castello di rivoli

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2008 - 1498 mots

De sa galerie Gênoise à la direction du Musée d’art contemporain Castello di Rivoli, près de Turin, Ida Gianelli a accompagné une génération d’artistes des années 1970. Portrait d’une femme rigoureuse.

Ida Gianelli déjoue volontiers les clichés sur le manque de ponctualité des Italiens, leur désinvolture ou leur verbe cajoleur. S’il fallait lui trouver un pendant, on chercherait plutôt en France du côté de Suzanne Pagé, le côté papillon en moins. La patronne du Castello di Rivoli, près de Turin, partage avec l’ancienne directrice du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris le fait d’avoir porté un musée à la force du poignet. Toutes deux ont surnagé dans un milieu d’hommes et opté pour une équipe à majorité féminine. Le tout à la baguette ! Car la sévérité de Gianelli ne cède pas un pouce de terrain à la complaisance. Sa fidélité aux artistes n’a rien non plus d’inconditionnel.
« Jeune j’étais déjà rigoureuse », confie l’intéressée, qui grandit à Gênes entre une mère tenant un salon de beauté et un père plus porté sur les voitures de courses que sur le travail. Des Génois lui vient son caractère discret. « Je n’aime pas être sous les spotlights, car ça n’a rien à voir avec le travail », glisse-t-elle. Rétive à poser sur le devant de la scène, elle n’en rêvait pas moins des feux de la rampe. Mais plutôt que les planches, elle choisira finalement les lettres, et ce, avec une molle conviction. « Je savais juste ce que je ne voulais pas faire : me marier et avoir des enfants ». Elle finira par ouvrir en 1974 à Gênes une galerie baptisée Saman, en hommage au « chaman » Joseph Beuys. Pendant six ans, elle y exposera Pistoletto, Kosuth, Paolini, Buren ou Sol LeWitt. « Le commerce n’existait pas alors, mais je ne l’avais pas compris ! », rappelle-t-elle en ajoutant, « j’étais une jeune femme et les collectionneurs étaient des hommes. Leurs femmes n’aimaient pas ça. » Aussi n’est-ce pas étonnant que cette indépendante s’engage parallèlement dans Rivolta, un mouvement féministe créé à Milan par une critique d’art. Pas un féminisme démonstratif tendance chienne de garde, mais plutôt littéraire version Virginia Woolf. Cet engagement, qui n’a rien de démonstratif ou de revanchard – « nous ne voulions pas être de mauvaises copies des hommes » –, se perçoit encore aujourd’hui dans le choix de ses collaboratrices féminines au Castello di Rivoli. « Les femmes veulent faire carrière, mais par le travail, et non par des jeux politiques ou de réseau, observe-t-elle. Avec les hommes, c’est compliqué, ils sont moins efficaces, ce qu’ils veulent c’est la carte de visite. » Aux mâles, comme Germano Celant, son ancien compagnon avec lequel elle organisera des expositions, et Achille Bonito Oliva, elle laissera l’espace théorique et critique. « En général, les critiques masculins utilisent les œuvres et leur savoir pour leur carrière. Ce qui les amène à des choix plus rentables, glisse l’artiste Giuseppe Penone. Les critiques féminines comme Ida sont moins opportunistes. » Pour l’ancien conservateur du Castello di Rivoli, le curateur Giorgio Verzotti, Gianelli aura été « l’esprit d’organisation de Celant. Sans Ida, il n’aurait pas pu faire ses expositions. 50 % de sa réussite, c’est à elle qu’il le doit ».

Coup de fouet
Pontus Hulten aura suffisamment remarqué ce talent de gestionnaire pour l’engager comme son bras droit au Palazzo Grassi, à Venise, en 1985. « Pontus appréciait beaucoup Ida car elle travaille d’arrache-pied. Il avait besoin d’être entouré de gens costauds qui acceptaient son côté fantasque, rappelle Daniel Buren. En travaillant avec lui, Ida est passée du statut de la petite amie de Celant qui a une galerie à une autre stature, détachée du marché. Elle a accepté ce qu’à mon avis ni Celant, ni Bonito Oliva ne voudraient : être attachée à un musée. »
En 1990, elle monte en grade au sens propre et figuré en passant du palais bourgeois qu’est le Palazzo Grassi au Castello di Rivoli, château du roi d’Italie. Premier musée italien d’art contemporain, doté d’un financement public et privé, cette forteresse était alors dormante. À son arrivée, Gianelli donne un coup de fouet au rythme de travail, monte des expositions solides assorties de catalogues soignés, et gonfle à bloc la collection. Celle-ci passe de neuf œuvres à quelque trois cents aujourd’hui. Plutôt que de jouer la carte de l’échantillon, elle opte pour des salles monographiques en obtenant l’appui des créateurs. « Quand elle avait vu la salle avec le damier noir et blanc, elle savait que mon Steinway devait être là, rappelle l’artiste Bertrand Lavier. Je n’étais pas très chaud sur ce coup, mais elle a eu des arguments. Son charme ne l’empêche pas d’être convaincante ! » Fuyant la médiocrité, elle préserve aussi une étanchéité avec le monde du négoce et les sponsors, lesquels n’interfèrent ni dans la programmation, ni dans le choix des acquisitions. « Elle a voulu travailler avec les meilleurs transporteurs, régisseurs ou restaurateurs, avec des standards de qualité qu’on trouve difficilement en Italie, souligne Giorgio Verzotti. Elle a apporté un style très sérieux, trop même. Avec elle, on ne peut pas dire : les choses sont à mes conditions. Elle répond : non, c’est mon musée et je le fais à mes propres conditions. » Gianelli admet volontiers son intransigeance : « On ne peut pas être laxiste comme les gens le sont habituellement en Italie, déclare-t-elle. Je ne veux pas que le Castello soit vu comme un endroit où l’on ne saurait pas ce qui se passe. C’est pour cela qu’on nous accorde la confiance. Le meilleur compliment qu’on me fait lorsqu’on vient ici, c’est qu’on n’a pas l’impression d’être en Italie. »

Stratégique
D’aucuns murmurent que la collection serait trop générationnelle, bâtie sur ses amitiés avec les artistes de l’Arte povera ou ceux qu’elle avait exposés en galerie. « Il faut construire une stratégie, défend l’intéressée. Du moment où presque tous les artistes de l’Arte povera étaient à Turin, il fallait les prendre en considération. » Pour Germano Celant, « toute personne appartient à sa génération, mais il faut tenir compte de la fluidité intellectuelle. Les artistes des années 1960-1970 ont toujours pensé en termes d’énergie et de sensibilité, d’ouverture et de changement, sans se restreindre à un langage. C’est pour cela que le parcours d’Ida Gianelli a été ponctué de performance, de danse, de cinéma, de photographie. » Bertrand Lavier souligne, d’ailleurs, sa capacité aux grands écarts : « elle peut aimer Enzo Cucchi, ce qui ne veut pas dire qu’elle apprécie la trans-avantgarde. »

Sévère envers les jeunes
Une bonne louche de nostalgie, pour une époque bénie où les artistes étaient moins stratèges, pointe souvent dans ses propos. Bien qu’elle ait rapidement promu un Maurizio Cattelan ou un Francesco Vezzoli, on lui aura souvent reproché de ne pas assez montrer la jeune garde italienne. « Elle était très sévère avec les jeunes artistes, admet Giorgio Verzotti. On s’est presque disputé, car je voulais leur donner une plate-forme, alors qu’elle voulait qu’ils fassent leurs preuves ailleurs. Maintenant elle a changé, elle est plus élastique. » D’où peut-être l’exposition en 2004 de Vanessa Beecroft, artiste qu’on n’aurait guère imaginé dans sa galaxie. Maître d’œuvre du nouveau pavillon italien à la Biennale de Venise l’an dernier, elle s’attire un flot de critiques pour avoir valorisé seulement deux plasticiens, Penone et Vezzoli. « Si elle avait exposé quinze artistes, les artistes n’auraient pas pu faire un bon travail, défend Penone. Cela aurait été uniquement un témoignage. Dans ce cas, c’est le curateur et non les artistes, qui auraient eu le pouvoir. Mais Ida est une personne rare qui ne cherche pas à prendre le pouvoir sur les artistes. »
Son autoritarisme est aussi régulièrement invoqué. « C’est très difficile de travailler avec elle. Elle a des principes qu’il ne faut pas contrecarrer ni sur le plan théorique, ni pratique. On ne peut pas discuter », observe un proche. Mais si les tyrans médiocres s’entourent d’ombres, Gianelli s’est attachée des personnalités de haute volée et au caractère trempé comme Carolyn Christov-Bakargiev, conservateur en chef du Castello di Rivoli. « Elle est sûre d’elle et du coup capable d’écouter les autres, assure cette dernière. Nous sommes toutes les deux assez obsessionnelles, mais de manière différente. Je reconnais ce plaisir dans la précision. » On imagine ainsi mal cette femme sourcilleuse prendre sa retraite dans deux ans. « Personne ne croit qu’Ida quittera le Castello, tout le monde pense qu’elle restera sur les barricades jusqu’à la mort, s’amuse Giorgio Verzotti. Je ne la vois pas en femme âgée dans sa maison à Nice, prenant son thé puis son bain. Je ne l’imagine ni à la retraite, ni au repos. »

Ida Gianelli en dates

1944 Naissance à Gênes 1974 Ouvre la galerie Saman à Gênes 1985 Devient la collaboratrice de Pontus Hulten au Palazzo Grassi, à Venise 1990 Direction du Musée d’art contemporain Castello di Rivoli, près de Turin 2007 Curatrice du pavillon italien à la Biennale de Venise

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°272 du 4 janvier 2008, avec le titre suivant : Ida Gianelli

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