Peintre

Hervé Télémaque : « Je suis en colère contre les dirigeants noirs »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 21 février 2016 - 779 mots

À la fin du mois de janvier 2016, la veille de l’inauguration de sa rétrospective dans le bâtiment flambant neuf de la Fondation Clément, l’artiste s’est confié à L’Œil, témoignant qu’il n’a rien perdu de son engagement politique.

La Martinique n’est pas exactement Haïti. Cela a-t-il la même valeur d’exposer aujourd’hui ici et non là où vous êtes né ?
Hervé Télémaque De manière indirecte oui, même si les rapports sont différents : Haïti est un territoire de 27 750 km2, tandis que la Martinique fait 1 128 km2 ; la Martinique est riche alors qu’Haïti est extrêmement pauvre. Sauf que c’est une continuité de la francophonie : nous parlons la même langue, le français, et nous partageons la même histoire, notamment la culture de la traite des esclaves qui rapportait le plus d’argent, devant la culture du sucre ou du café. Nous sommes donc le même magma postcolonial face au géant américain qui aimerait bien que l’on devienne américain le plus vite possible. Or, pour nous il s’agit de garder une identité et une autonomie nécessaires.

Les revendications politiques et sociales que vous défendez par la peinture depuis les années 1960, et même avant lorsque, jeune artiste à New York, vous appreniez le maniement des armes dans un but révolutionnaire, ces revendications sont-elles audibles ici aussi, à la Fondation Clément, en Martinique ?
La Martinique et Haïti n’ont pas connu les mêmes problèmes. Haïti, depuis 1904, est une succession de catastrophes historiques, ce qui n’est pas le cas de la Martinique qui suit un parcours linéaire depuis Victor Schœlcher [qui, alors sous-secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies de la Seconde République, appose sa signature au bas du décret mettant officiellement fin à l’esclavage le 27 avril 1848] pour arriver à une société où, plus ou moins, l’on ne meurt pas de faim. Ce n’est donc pas comparable !
Lorsque je rêvais, à Broadway, d’envahir Haïti, il s’agissait de niaiseries enfantines, mais qui avaient un fondement : l’échec historique de l’île.
Pourtant, en janvier 2016, j’ai rappelé aux étudiants du Campus caraïbéen des arts qu’Aimé Césaire, qui avait réussi en poésie à dominer la langue des adversaires et pas mal d’autres choses en politique, était dans un état de colère inimaginable en mourant. Mourir, on l’imagine, n’est pas quelque chose de bien drôle mais, enfin, cela m’avait frappé : pourquoi cet homme qui avait réussi autant de choses était-il en colère ? Je pense qu’il ne supportait pas le sort fait aux Noirs dans le monde. J’ai donc dit aux étudiants que j’avais devant moi que cette colère doit être une base de travail.

Êtes-vous en colère, aujourd’hui, contre la situation des Noirs dans le monde ?

Je suis en colère contre les dirigeants noirs, contre ce que la classe dirigeante a fait d’Haïti. Je connais aussi l’Afrique pour l’avoir parcourue, et je suis en colère contre tous les dirigeants africains qui se foutent complètement de leur pays et qui ne pensent qu’à s’empiffrer. Entre « Papa Doc » [François Duvalier, président d’Haïti de 1957 à 1971, ndlr], Bongo, Kabila et d’autres, c’est la même musique ! À l’exception de l’Afrique du Sud, où j’ai trouvé une issue bizarrement liée à l’apartheid, qui avait amené un niveau de technologies, de connaissances et donc, éventuellement, de morale, qui allait peut-être permettre à l’Afrique du Sud de s’en sortir. L’Afrique, du Nord au Sud, est un long, très long trottoir dont je ne me remets pas.

Êtes-vous pessimiste ou optimiste sur l’avenir des Noirs dans le monde, où, même aux États-Unis, qui ont élu un président noir, leur quotidien n’est pas partout facile ?
Il est extrêmement important, colossal, qu’un Noir aussi intelligent que Barack Obama ait pu accéder au pouvoir dans ce pays, le plus puissant de la planète, et en tenant la route ! Même s’il termine tristement : regardez-le aujourd’hui, c’est un homme assez désespéré qui n’a pas gagné la partie, même s’il a gagné la réforme de la symbolique. C’est d’ailleurs là ce que nous, artistes, nous pouvons intervenir : travailler dans le symbolique, qui n’est parfois pas loin du politique.

L’exposition a été entièrement repensée entre l’étape du Centre Pompidou et celle de la Fondation Clément. Laquelle préférez-vous ?
Elles sont totalement différentes : l’objet de la rétrospective du Centre Pompidou était aussi de montrer la présence de mon travail dans les collections nationales ; ici, à la Fondation, il s’agit d’une exposition au propos plus politique. Je n’ai donc pas de préférence, mais je suis content de voir cette exposition en Martinique, dans un cadre, la nouvelle fondation, plus agréable et aéré qu’à Paris. Si les architectes actuels semblent faire des musées pour eux-mêmes, la Fondation Clément sert l’art.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°688 du 1 mars 2016, avec le titre suivant : Hervé Télémaque : « Je suis en colère contre les dirigeants noirs »

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