Hermann Nitsch, artiste

L’actionniste viennois Hermann Nitsch développe depuis cinquante ans un théâtre de la cruauté, mêlant extase et rédemption. Portrait d’un primitiviste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 1 décembre 2010 - 1472 mots

Auteur d’un théâtre de la cruauté, mêlant extase et rédemption, l’actionniste viennois Hermann Nitsch prône un art total.

« Le théâtre ne pourra redevenir lui-même, c’est-à-dire constituer un moyen d’illusion vraie, qu’en fournissant des précipités véridiques des rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même, se débondent, sur un plan non pas supposé et illusoire, mais intérieur. » Ces préceptes de l’écrivain Antonin Artaud dans Le Théâtre de la cruauté (1932) concordent avec ceux énoncés vingt ans plus tard par Hermann Nitsch dans son « Théâtre des orgies et des mystères ». Comme Artaud, l’artiste autrichien a prôné un art total mêlant mythologie et musique, un « théâtre qui nous réveille : nerfs et cœur », un spectacle cathartique comme « un spasme où la vie est tranchée à chaque minute », dont « l’atrocité même et l’énergie suffisent à démonter l’origine et la teneur en principes essentiels ». Ses bacchanales, exhibant entrailles, viscères et sang giclant sur les spectateurs, relèvent toutefois plus du Grand Guignol que d’une hygiène de la conscience… L’œil goguenard et l’embonpoint de Nitsch trahissent moins un supplicié qu’un hédoniste échappé d’un tableau de Franz Hals.

Dès l’âge de cinq ans, Hermann Nitsch passe son temps à dessiner, encouragé par un grand-père porté sur l’art. Bien qu’il intègre une école de graphisme, l’illustration l’intéresse bien moins que les grands maîtres du quattrocento et les symbolistes français. Pétri de catholicisme, plongé dans la philosophie, il se rêve en peintre d’église. De fait, le Théâtre des orgies et des mystères, dont il pose les bases en 1957, est aussi proche de la liturgie chrétienne que des pratiques païennes. « Dans les vieilles religions, le rituel était un art, précise le vieux dionysien. Je voulais faire une pièce de théâtre qui soit comme une messe, une messe de l’être. Je veux dire oui à la vie. » Oui aussi à l’extase baroque et à un certain ténébrisme. « Il y a en lui quelque chose de profondément autrichien, une psychopathologie très intériorisée de la souffrance et de la punition. Cette pathologie est présente dans le freudisme comme dans l’actionnisme. Il n’y a qu’en Autriche où vous avez un musée anthropologique reconstituant les perversions des serial killers », constate Lorand Hegyi, directeur du Musée d’art moderne de Saint-Étienne Métropole. 

En prison pour blasphème 
En 1962, dans la cave d’un immeuble, Nitsch dépèce un mouton, puis parodie sa propre crucifixion, un assistant l’imbibant du sang de l’animal égorgé. Cette mise en scène relève aussi bien de la catharsis psychanalytique que de la rédemption catholique. « Je m’intéresse au développement de l’ego et du moi. L’ego est isolé alors que le moi est libre dans le cosmos, et ce que je veux, c’est sentir tout le cosmos, explique Nitsch. Je veux traduire une histoire de la conscience. Mon théâtre rend       libre. » Évidemment, dans une Autriche corsetée, ce postulat ne sera pas du goût des autorités. l’homme écope à trois reprises de peines de prison pour pornographie et blasphème. Ces incarcérations ne font guère de lui un artiste politique, puisque ses performances semblent presque hors contexte. « Quand j’avais six ans, j’entendais des «Heil Hitler» , puis nous avons été occupés par les Russes, puis par les Américains qui disaient du mal des Russes, qui eux-mêmes disaient du mal du capitalisme. J’ai compris que la politique n’est rien. On veut que ce soit le monde extérieur qui change, mais on doit d’abord se changer », lance-t-il dans un haussement d’épaule.

Le couperet carcéral ne l’empêchera pas d’activer régulièrement ses performances. Au tout début, ses rituels duraient une vingtaine de minutes avant de s’étaler sur une, trois, voire dix heures, jusqu’à l’apothéose en 1998 d’une performance dilatée sur six jours. Celle-ci avait failli être annulée à cause des ligues protectrices des animaux, car, dans ce spectacle, il dépeçait trois taureaux. « Ils allaient de toute façon à l’abattoir, déclare Nitsch. Je suis un dramaturge, je montre juste le processus, je montre la mort. Quand vous regardez l’histoire du théâtre grec, la mort y occupe une place importante. Ne parlons pas de la Passion du Christ. » Pour les participants, l’expérience peut friser l’ordalie. « J’ai participé, en 1975, à une performance de vingt-quatre heures, mais après douze heures, j’ai perdu toute motivation, je ne supportais plus l’odeur du sang, j’avais la nausée », se remémore l’artiste Marina Abramovic, pourtant marathonienne dans son genre. 

Artiste officiel
S’il est un tabou dans la conversation, ce sont les autres actionnistes viennois, Otto Muehl, Rudolf Schwarzkogler et Günter Brus. « Chacun a suivi son propre chemin, ce qui est une bonne chose. Je n’aime pas les groupes. Ce qui m’intéresse, c’est mon propre travail », lâche un Nitsch évasif. Selon ses dires, ils auraient entendu parler de son théâtre et se seraient dès lors lancés dans la performance. Une forfanterie qui fait fi de l’importance et surtout des particularismes des autres créateurs. Depuis les achats massifs effectués par le collectionneur Charles Saatchi, Nitsch semble produire des peintures à la chaîne, refrénant plusieurs marchands qui l’avaient préalablement exposé. Si ses dessins représentent la quintessence de son concept et une vraie clé de compréhension de son travail, ses nombreuses Splatter paintings sont de purs produits dérivés. Mais ces excès sont-ils sans doute nécessaires pour financer ses pièces de théâtre, qui n’attirent guère les sponsors. « J’ai 72 ans, et je suis heureux quand quelqu’un achète une de mes œuvres, y compris si ce sont des gens «à la mode”, indique-t-il pragmatique. J’ai eu un très bon contact avec Saatchi. Pourquoi devrais-je lui en vouloir d’acheter ou de vendre mes œuvres ? Quand j’étais jeune, je rêvais de vivre dans un monastère et de peindre. Mais je voulais aussi avoir des petites amies… Quand vous regardez le marché, nombre d’artistes bien moins importants que moi sont beaucoup plus chers. »

Reste que le bad boy underground s’est mû en patriarche populaire, adoubé par l’État et par l’archevêché, qui a même béni sa fondation ouverte à Vienne (Autriche) en octobre 2009 ! Quel sens d’ailleurs l’art de Nitsch peut-il revêtir dans un contexte bien moins répressif ? « Ce n’est plus râpeux, remarque Marina Abramovic. Les temps changent, ce n’est plus scandaleux ou subversif, ce qui est normal. Cela ressemble plus à du théâtre classique. » Pour Gabriele Schor, directrice de la Fondation viennoise Verbund, « Nitsch est devenu un artiste officiel, soutenu par le gouvernement. Son Théâtre des orgies et des mystères est devenu un événement, un spectacle pour le peuple. » Son primitivisme l’a rendu quelque part archaïque. S’il est clair qu’un Paul McCarthy a forcément été marqué par ses performances, l’influence de Nitsch sur la jeune génération est inexistante. Ce alors même que l’artiste a enseigné pendant vingt ans à la Städelschule de Francfort, en Allemagne. Sans doute parce qu’à l’instar de nombreux créateurs de sa génération, il n’est plus au diapason du monde, enfermé dans sa bulle et son château de Prinzendorf (Autriche), où il réside depuis 1971. « Ses méthodes sont très autoritaires, souligne Gabriele Schor. Tous ses assistants, qui sont aussi des artistes, ont dû le suivre sans pouvoir développer leurs propres réflexions sur l’art. Aucun artiste dans sa lignée n’a pu se faire un nom. » Lorand Hegyi se veut plus nuancé. « Aucun des actionnistes n’a eu d’influence directe sur d’autres artistes, car leur travail était très spécifique, correspondait à une génération et à un contexte, explique-t-il. La jeune génération voit ce mouvement plus comme quelque chose qui clôt de manière radicale une période, que comme quelque chose qui l’ouvre. »

Pour Michael Karrer, directeur de la Fondation Nitsch, l’artiste reste une école de pensée. « Hermann m’a fait grandir, j’ai appris grâce à lui à me concentrer sur des situations spécifiques et trouver des connexions avec le cosmos », dit-il dans une note New Age. Une liberté qui étonne, tant la structure de son théâtre est rigide et planifiée, la fameuse performance sur six jours de 1998 ayant nécessité trois semaines de répétitions. « Même pour les incendies, les pompiers font des répétitions. Dans mon cas, c’est pareil, il y a une chorégraphie, un déplacement des masses », se défend Nitsch. Sans doute son travail relève-t-il aujourd’hui davantage de l’opéra, avec une importance croissante accordée à la partition musicale. Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’il prépare, d’ici la fin de l’année, la scénographie d’un opéra de Messiaen à Munich.

Hermann Nitsch en dates

1938 Naissance à Vienne (Autriche).
1957 Crée l’Orgien Mysterien Theater (théâtre des orgies et des mystères).
1972 Participe à la Documenta V à Cassel (Allemagne).
1998 Performance sur huit jours à Prinzendorf (Autriche).
2009 Ouverture de la Fondation Hermann Nitsch à Vienne.
2010 Exposition « Dessin comme architecture de l’Orgien Mysterien Theater » au Musée d’art moderne de Saint-Étienne Métropole.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°336 du 3 décembre 2010, avec le titre suivant : Hermann Nitsch, artiste

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