Mercredi 14 novembre 2018

Giulio Paolini

« L’artiste est toujours nu devant la ligne d’arrivée »

Le Journal des Arts

Le 8 janvier 2008 - 957 mots

Né à Gênes en 1940, Giulio Paolini expose au même moment dans les galeries parisiennes et new-yorkaies de Marian Goodman et Yvon Lambert. Ce choix offre à l’artiste-auteur-acteur la possibilité de développer avec éloquence le patient travail d’écho, de dédoublement, de fragment, qui depuis de nombreuses années préside aux oeuvres qu’il produit.

Votre exposition « L’auteur inconnu » se compose de seize oeuvres accrochées dans quatre galeries et deux villes, Paris et New York. Qu’est-ce qui motive ce déploiement ?
En effet, le même jour quatre expositions ont été inaugurées dans quatre galeries, celles qui depuis  longtemps me soutiennent et qui par chance ont toutes deux une galerie à Paris et à New York [Marian Goodman  et Yvon Lambert]. Interpréter ce geste comme étant celui d’un artiste omniprésent, débordant qui ne peut se satisfaire d’une seule galerie serait totalement faux. En effet, je n’ai pas fait ce choix pour satisfaire une envie de « surprésence » de l’auteur, bien au contraire. Car si moi, l’auteur, j’expose en même temps dans quatre lieux différents, je ne suis de fait nulle part. Je ne suis dans aucune des quatre galeries. On peut ainsi imaginer que chaque exposition est celle d’un auteur différent et cela tient un peu à la nature générale de mon travail. Il se trouve que depuis toujours et en particulier récemment, je m’intéresse à la personne et au rôle de l’artiste. Quel individu est-il ? Avec ce projet et la complicité des galeries amies, j’ai pu échapper à la multiplicité en me restreignant à une symétrie parfaite. En insistant sur la notion de labyrinthe et de code chiffré, je parviens à gommer l’identité de l’auteur, jusqu’à sa présence physiologique pour le faire vivre comme présence immatérielle.

Le sujet même de votre exposition, de votre oeuvre dans son ensemble, se fonde sur les mots, la littérature, la philosophie... Qu’en est-il exactement ?
Ma nature et ma limite d’artiste me placent dans une position de fragilité, parce que je ne suis jamais sûr de mon identité de créateur, d’auteur. Je suis plutôt l’objet, le témoin d’un mécanisme qui mystérieusement conduit à l’existence d’une oeuvre, d’une image. Alors ma fragilité se traduit par une sorte d’instabilité dans les habits de peintre, d’écrivain, de philosophe que je revêts. J’agis en spectateur éclairé de toutes ces disciplines, essayant de trouver mon équilibre entre elles. C’est pourquoi souvent dans mon travail je fais des suggestions littéraires, je dialogue avec la philosophie. Mais au fond, je ne suis spécialiste en rien. Je suis le spécialiste du mystère qui conduit à l’existence des oeuvres d’art.

C’est assez cohérent avec votre oeuvre qui joue beaucoup sur le dédoublement, le fragment, l’écho, le dévoilement...
Cette exposition fait écho au Chef-d’oeuvre inconnu de Balzac, auteur que j’ai récemment fréquenté, de même qu’il y a quelque temps j’ai passé beaucoup de temps avec Raymond Roussel par exemple, ou Borges. Ces engouements, ces fascinations me donnent toujours des raisons de faire. De tenter d’accorder des situations qui, sans être spécifiquement plastiques, n’en sont pas forcément autre chose.

Vous avez déclaré en 1985 ne croire « ni au développement, ni à une évolution à l’intérieur du travail, ne pratiquer que des expériences successives », cependant il me semble que votre oeuvre répond à un processus de développement permanent.
Je le maintiens. Je pense que l’oeuvre d’un artiste ne doit jamais ambitionner de franchir une imaginaire ligne d’arrivée. L’artiste se dérobe chaque fois devant les oeuvres qu’il a projetées. Bien qu’il ne puisse pas empêcher un dessin, un tableau d’atteindre son but. Le franchissement de l’objectif se pose chaque fois, c’est à la fois dramatique et fascinant, mais on ne peut y renoncer. L’artiste est toujours nu devant la ligne d’arrivée. Il lui est impossible de programmer son oeuvre. Ce qu’il a fait avant et ce qu’il fera après a un objectif. Le but à atteindre. Excepté qu’à l’instant même où il l’atteint, il l’esquive. C’est ça que je voulais dire.

Et pourtant telle que je la perçois, votre oeuvre semble s’autoalimenter. Elle est un tout homogène, d’une grande cohérence, qui s’engendre elle-même.
C’est la part d’honnêteté de l’auteur. Si l’auteur est sincère avec lui-même, envers les règles qu’il s’est fixées pour accomplir son oeuvre, s’il reste fidèle à l’authenticité qui l’anime, alors sans l’avoir voulu, se dessine une ligne d’une grande cohérence qui s’enrichit chemin faisant sans aucune préméditation. Naturellement.

L’Antiquité, le néoclassicisme, le texte... l’Italie est très présente dans votre travail.
C’est un fait. Mon art est pourrait-on dire conceptuel. Et cependant, je n’aime pas l’art conceptuel anglo-saxon dans lequel de grands principes sur l’art sont réduits à des énoncés, froids comme des règlements. Pour ma part, je pense que ces mêmes énoncés peuvent être habillés d’images. C’est mon art conceptuel italien. Le concept n’est que le prétexte pour créer des images à regarder. Si la vision est attirante, alors on interroge l’oeuvre, elle donne à penser. Mais on ne pense pas devant un mur.

Comment vous trouvez-vous aujourd’hui ?
Je me trouve, comment dire, fortunato (rires). Reconnu, certes par peu de gens, mais en somme : meglio pochi ma buoni (rires). Je n’espère rien de plus de ce monde. Parce que le monde n’est pas – et je le pense chaque jour un peu plus – cette grande chose. Ce n’est pas par hasard si à l’âge de vingt ans, ayant apprécié cette éventualité, je me suis donné à fond dans cette autre dimension de la vie, qui est celle de l’art. Et ce choix, pourtant très dangereux, m’a permis d’être encore aujourd’hui, à mon âge, un artiste serein, car en art il n’y a aucune guerre à gagner. La seule victoire étant la survivance. Et si on y parvient, alors je suis un survivant triomphant (rires).

Giulio Paolini, l'auteur inconnu

Jusqu’au 13 janvier, www.mariangoodman.com, www.yvon-lambert.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°250 du 5 janvier 2007, avec le titre suivant : Giulio Paolini

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