Paroles d’artiste

Gilbert & George

« L’East End est à la fois local et global »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2005

À peine sortis de la Saint Martin’s School à Londres, la plus prestigieuse école d’art de Grande-Bretagne, où ils se sont rencontrés dans les années 1960, Gilbert & George jouent les « Sculptures vivantes » dans les musées. Vissés sur leur socle, dans des complets très british, ils n’hésitent pas à s’engager physiquement dans l’art, puis à se mettre en scène dans des photographies retouchées. Presque quarante ans plus tard, toujours dans leurs costumes de tweed à la coupe impeccable, Gilbert & George sont devenus des icônes vivantes. À l’occasion de leur exposition au Musée d’art moderne de Saint-Étienne, nous avons rencontré l’un des duos les plus chic et choc de l’histoire de l’art britannique.

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Dans votre dernière série d’œuvres, vous avez choisi de présenter l’East End, le quartier où vous vivez à Londres...
George : Nous avons toujours considéré ce quartier comme étant à l’image du monde en général. On n’y a pas pensé comme s’il s’agissait uniquement de notre « district ». Il y est entièrement question de la société occidentale, plus que de notre voisinage.
Gilbert : Et plus que Londres elle-même, l’est de Londres est certainement l’endroit le plus excitant du monde. Tout ce qui se passe près de chez nous est extraordinaire car c’est à l’image de ce qui se passe dans le monde entier. Tout se mélange ici, c’est ce qui est fantastique.

N’est-il pas actuellement un quartier artistique des plus pointus ?
Gilbert : Oui, mais cela ne l’a pas toujours été. C’était un quartier protestant au départ, Huguenot pour être précis puisque ceux-ci ont été chassés de France. C’est pourquoi notre rue porte un nom français : « Fournier Street ». C’est tout près de Fleur de Lys Street. C’était un quartier très français, puis c’est devenu le quartier juif au début du XXe siècle. Avant cela, c’était un district allemand, puis c’est devenu maltais, somalien, bangladais. Et maintenant, il y a beaucoup d’artistes et de night-clubs. Ici, dans une même rue, on peut trouver, d’un côté une église anglicane, de l’autre une Mosquée. Et nous, on se trouve tout juste entre ces deux visages du monde. Par contre, on ne s’est pas encore convertis (rires).
George : L’East End est à la fois local et global. La grande discussion mondiale porte sur l’islam, musulman ou non…
Gilbert : Dans l’East End, on se situe exactement entre chrétiens et musulmans.

Vos dernières œuvres sont essentiellement en rouge, noir et blanc...
George : Toutes les rues de Londres sont ainsi. Nous n’avons pas choisi ces couleurs.

Pourquoi vos œuvres sont-elles morcelées ?
Gilbert : Parce qu’on peut les protéger et les transporter plus facilement. Comme une maison est faite de briques, ou comme un gratte-ciel est fait de plaques de verre. C’est la même idée.

C’est juste pratique ?
Gilbert : C’est essentiellement pratique. Mais ça devient une discipline. La discipline permet de structurer le travail. C’est une manière de se limiter. C’est à la fois une contrainte et une structure pour le travail. C’est une méthode de travail qui nous dirige et nous oriente.

Votre travail tend-il vers la critique sociale ?
George : Non, on ne critique pas le gouvernement, les guerres ou autre… On n’aime pas se fatiguer avec des choses sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir. On s’engage seulement si nos images peuvent servir notre propos.

Est-ce la raison pour laquelle vous vous incluez dans toutes vos œuvres ?
Gilbert : Tous les artistes s’incluent dans leurs œuvres. En ce qui nous concerne, nous poussons peut-être le travail un peu plus loin pour le spectateur, en nous impliquant physiquement dans nos œuvres, comme avec les « Sculptures vivantes », et en présentant ce en quoi nous croyons, nos rêves, nos joies et nos peines... On parle de nous mais aussi du monde entier. Les gens peuvent se reconnaître dans la plupart de nos travaux.
George : Toutes nos images sont des lettres d’amour destinées aux spectateurs, et, comme des lettres d’amour, elles sont toujours signées.

Comment a commencé votre aventure artistique en duo ?
George : C’est très simple. Nous nous sommes rencontrés à la Saint-Martin’s, à Londres, et l’on ne s’est jamais quittés depuis ce temps-là. Ce n’est pas quelque chose que l’on a décidé. C’est quelque chose qui nous a envahit comme un nuage, comme la brume ou un léger brouillard...
Gilbert : Oui, car tout seul, c’est trop dur. (Rires)

Votre travail est aussi sérieux qu’humoristique.
...and humanistic (et humaniste).

Gilbert & George : « 20 London E1 pictures »

Jusqu’au 10 avril, Musée d’art moderne, La Terrasse, 42000 Saint-Étienne, tél. 04 77 79 52 52. L’exposition sera ensuite présentée à Hanovre et Toronto.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°206 du 7 janvier 2005, avec le titre suivant : Gilbert & George

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