Dimanche 15 décembre 2019

Street art

Gigantesque et invisible, l’art urbain vu du ciel

Par Stéphanie Lemoine · Le Journal des Arts

Le 28 novembre 2019 - 1063 mots

Omniprésent sur les murs, l’art urbain investit également les sols, au gré d’œuvres hors d’échelle, visibles seulement via leurs reproductions photographiques et filmiques.

Paris. Depuis qu’il s’est fait l’allié des municipalités, des aménageurs et des bailleurs sociaux, l’art urbain a beaucoup gagné en verticalité, conquis les murs pignons et couvert de leur base au sommet tours et barres d’immeubles. Plus sporadiquement, mais avec une régularité qui porte à suspecter les prémisses d’une tendance, il se déploie aussi à l’horizontale, sur le sol, dans des proportions plus gigantesques encore. En mars dernier, JR recouvrait ainsi le parvis de la pyramide du Louvre d’un collage aussi étendu dans l’espace qu’éphémère dans le temps, et prolongeait d’une anamorphose l’édifice de Ieoh Ming Pei jusqu’à ses fondations. Quelques mois plus tard, Saype lançait, sur les pelouses du champ de Mars, le projet œcuménique Beyond Walls, qui entend « créer symboliquement la plus grande chaîne humaine au monde sur cinq ans ». Les deux avant-bras noués l’un à l’autre qu’il peint au sol comme un leitmotiv ont ressurgi tout récemment à Berlin, en pleine commémoration de la chute du Mur.

Des œuvres hors de mesure

L’écho médiatique de ces interventions y débusque d’abord le record. Les proportions des pièces, leur originalité relative, les milliers de litres de peinture nécessaires à leur élaboration… : tout y a valeur de prouesse. Quand, en juin dernier, Ella & Pitr allongent une « géante » sur un toit du Parc des expositions (voir ill.) et à ses abords, la presse évoque ainsi « la plus grande fresque du monde ». Née d’un jeu d’échelle – la volonté de décliner leurs dessins du format le plus minuscule au plus gigantesque –, la série des géants lancée par le duo en 2013 n’avait encore jamais atteint une telle démesure : 2,5 hectares, intégralement couverts de peinture. « On cherche toujours nos limites, expliquent les deux artistes. On a si peur d’être enfermés dans quelque chose, qu’on explore sans cesse dans de nouvelles directions, pour surprendre les gens, et nous surprendre nous-mêmes. »

Alors que le street art semble s’épuiser dans la surenchère verticale, le sol apparaît comme une terra incognita, un espace de conquête. Ce qui est loin d’être anodin, quand on sait l’esprit de jeu, et parfois de compétition, qui anime nombre d’artistes urbains. « J’ai une personnalité hyper compétitive, comme beaucoup dans le graffiti, note Saype. Peindre au sol me permet de couvrir des surfaces immenses, c’est clairement de l’ordre de la performance artistique. »

Dans le champ de l’art urbain (sans parler du land art), le sol n’est pourtant pas tout à fait une terre vierge. Au début des années 1980, le groupe X-Moulinex emmené par Speedy Graphito peignait les passages pour piétons de motifs acidulés. Vingt ans plus tard, en pleine répression du graffiti, L’Atlas couvrait le bitume parisien de boussoles et de labyrinthes tracés au gaffer, et Zevs y délimitait des « ombres nocturnes » dessinées par le jeu de l’éclairage public et du mobilier urbain. Mais leurs interventions s’embrassaient d’un seul coup d’œil, parce qu’elles épousaient l’échelle humaine. Indiscernables à l’œil nu, les œuvres couvrant le sol sur de très larges surfaces ne s’appréhendent au contraire dans leur totalité que par leurs représentations filmiques et photographiques, vouées à un large partage sur les réseaux sociaux. À première vue, elles s’offrent ainsi comme l’acmé du street art contemporain, décrit par Olivier Landes, fondateur d’Art en ville et producteur de « Quel temps fera-t-il demain ? », la géante d’Ella & Pitr assoupie porte de Versailles, comme un screen art. Autrement dit : un art pour les écrans, largement tributaire de sa circulation sur Internet.

Un street art à hauteur de satellite

De fait, l’essor du gigantisme contemporain coïncide avec la diffusion de certaines technologies. À commencer par Google Earth, qui achève de faire prime à la supervision. « Le street art au sol se fait aujourd’hui à hauteur de satellite, alors qu’il se déployait jusqu’à présent à hauteur d’homme, de trottoir, explique Olivier Landes. Google Earth a banalisé la photographie aérienne et donne aux œuvres une dimension géographique. » De même, l’accessibilité du drone avec caméra embarquée offre désormais le recul nécessaire aux prises de vues. Certains artistes y recourent d’ailleurs dès l’étape de la création, pour avoir un aperçu de l’œuvre en cours, et la corriger au besoin.

L’acclimatation du regard contemporain au point de vue zénithal vient d’ailleurs nourrir certaines œuvres tracées à plat. Parmi elles, Aliens Welcome de Lek & Sowat, créée cet été place de la République, à Metz, dans le cadre du festival Constellations. « Les géoglyphes Nazca étaient notre premier point de départ, expliquent-ils. L’énigme de leur création il y a 2 000 ans faisait écho à notre pratique de graffeurs, et venait en quelque sorte la légitimer. Œuvrer sur le sol nous permettait aussi d’assouvir un autre fantasme : marcher sur ces immenses compositions abstraites que sont les lignes des pistes d’aéroport. On en a repris l’esthétique et sollicité une entreprise spécialisée dans le marquage au sol pour réaliser notre composition. »

Se démarquer du néomuralisme

De manière toute paradoxale, le primat que ce type d’œuvres accorde au point de vue aérien crée un écart significatif avec le néo-muralisme décliné à foison sur les surfaces bâties. Leur position au sol, qui redouble leur exposition aux intempéries et à la circulation, les met d’abord à couvert de toute velléité de conservation. Une aubaine pour des artistes à qui la pratique du graffiti a appris à composer avec l’effacement, jusqu’à en faire une règle du jeu assumée. « À Metz, les passants pouvaient passer devant notre œuvre sans la voir, expliquent Lek & Sowat. Elle était intégrée. On a aussi toujours été intéressés par la manière dont la peinture vieillit. Or, ici, elle vieillissait dans la seconde : dès que les gens marchent sur ce que tu viens de peindre, l’œuvre devient autre chose. »

Opter pour la démesure pourrait aussi être l’indice d’une volonté de discrétion, un égard dû aux passants déjà bombardés de stimuli visuels. À propos de « Quel temps fera-t-il demain ? », Ella & Pitr expliquent : « Notre fatigue de voir de l’art urbain partout, sur tous les murs, nous a donné envie de le faire aussi sous une autre forme, qui ne soit pas forcément visible et ne participe pas à ce magma multicolore. Nos œuvres ne sont pas imposées dans la balade urbaine. On aime bien l’idée de faire des choses tellement grandes qu’elles sont invisibles à l’œil nu. »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°534 du 29 novembre 2019, avec le titre suivant : Gigantesque et invisible, l’art urbain vu du ciel

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