Mercredi 21 novembre 2018

Art contemporain - Diversité

Ghada Amer, artiste : « En art, c’est plus simple d’être un mâle, blanc et anglo-saxon »

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 9 mai 2018 - 965 mots

À l’occasion de son exposition monographique à Tours, l’artiste multiculturelle explique la place centrale des femmes dans son œuvre pour mieux souligner leur mise en retrait dans la société et l’histoire de l’art.

Ghada Amer
Ghada Amer

Née au Caire, diplômée de la Villa Arson, à Nice, Ghada Amer vit et travaille à New York, où elle s’est imposée comme une figure féministe de l’art contemporain. Début juin, elle investit les espaces du Centre de création contemporaine Olivier Debré (CCC OD), à Tours, qui lui consacre sa deuxième grande exposition monographique en France, après celle organisée en 2000. On y retrouve une sélection de ses fameuses toiles brodées.

Dans l’exposition que vous consacre jusqu’au 12 mai votre galerie new-yorkaise Cheim & Read et dans celle qui ouvrira début juin au CCC OD, à Tours, on retrouve ces peintures brodées qui vous ont fait connaître. Les images de nus féminins s’y répètent comme un motif : à quoi celui-ci fait-il référence ?
À des photographies pornographiques de femmes vues par des hommes, que j’ai découpées dans des magazines. Ces photos parlent d’une femme « idéale », de race blanche, devenue un canon de beauté, un corps à la fois érotisé et très normatif. Ce modèle est aussi convenu que celui des princesses de contes de fées, ce qui m’amuse lorsque j’associe parfois ces deux registres ; Cendrillon est une sorte de playmate. Mon travail est une critique du regard posé sur les femmes : dans la publicité, on les met en scène pour vendre des voitures, un procédé que je trouve encore plus obscène que l’industrie pornographique.
Vous considérez-vous comme une artiste féministe ?
Je me considère comme une artiste. Point. Il s’avère que je ne suis pas un homme et que j’ai payé pour le savoir. Cela n’a pas été facile d’être une femme, qui plus est arabe, dans le monde de l’art des années 1990 : on est moins collectionnée par les institutions, par conséquent moins montrée dans les musées, donc on vend à des prix inférieurs que ceux des hommes. À notoriété égale, c’est toujours vrai aujourd’hui pour les artistes de ma génération : c’est plus simple d’être un mâle, blanc et anglo-saxon. Le marché est dominé par un boy’s club. Donc oui, je suis féministe dans le sens où je défends les droits de l’être humain de genre féminin et des artistes femmes qui sont pénalisées dans leur carrière.
Dans les galeries de Chelsea à New York, on a pourtant le sentiment de voir davantage d’expositions consacrées à des artistes femmes. Ne peut-on voir ici le signe d’une évolution vers plus de reconnaissance ?Oui, sans doute, les choses ont un peu changé. Mais les galeries exposent surtout des femmes en début d’année, pendant la période creuse de la fin d’hiver. Dès le mois de mai, vous verrez que ce sera différent.
Seriez-vous favorable à une politique de quotas pour une meilleure représentation des femmes ?
C’est une question délicate : je n’ai pas envie de promouvoir un travail uniquement parce qu’il est signé par une femme. Mais les quotas permettent de rompre avec la référence masculine systématique.
Comment est perçu votre travail aux États-Unis ?
La culture américaine est marquée par la religion et par un rapport très puritain au corps et au plaisir. Il arrive que mes toiles soient accompagnées de mises en garde dans certains musées, frappées quasiment par la même censure qu’elles le seraient si j’essayais de les montrer dans un pays arabe. On oublie trop souvent que les États-Unis sont rigoureusement protestants ; la devise « In God We Trust » [en français « Nous avons foi en Dieu »] apparaît jusque sur leurs billets de banque. Deux séries de toiles sont présentées dans l’exposition de la galerie Cheim & Read : dans la première, les images de femmes sont évidentes ; dans la seconde, « White Girls », le motif est quasiment imperceptible. Car ce qui m’intéresse avant tout est le rapport critique à la peinture. Mes tableaux parlent à la fois de la représentation des femmes et de leur absence dans l’histoire de l’art. C’est pour cela que j’ai choisi de faire des tableaux brodés. En signe de protestation. La peinture est un médium masculin !
Qu’entendez-vous par là ?
Lorsque j’étais élève à la Villa Arson, à Nice, dans les années 1980, les filles étaient interdites de cours de peinture. Mais si ! Seuls les garçons apprenaient à peindre. C’est à cette époque que j’ai commencé à chercher des référents féminins dans les manuels d’art et que je me suis aperçue qu’il n’y en avait pas, ou très peu.
Née en Égypte, vous avez fait vos études d’art en France, vous vivez et travaillez à New York. Cela vous donne un triple point de vue sur la condition féminine : va-t-elle mieux ?
Les femmes se battent. Et elles ont accès à l’argent. Leur condition s’améliore, plus ou moins, dans beaucoup de régions du monde. Mais moi je milite pour une égalité absolue, on ne peut accepter aucune relativité dans ce domaine.
Au CCC OD ainsi qu’à la Biennale internationale d’art de Melle à partir du 30 juin, vous présentez deux « jardins », aussi bucoliques qu’ironiques…
Oui, à Tours, dans la nef du CCC OD, je vais montrer un Cactus painting, en référence à Homage to the Square de Josef Albers. C’est une composition géométrique constituée de différentes espèces de cactus dont certains, ont, c’est vrai, des formes clairement phalliques. À Melle je vais refaire une Love Grave une sculpture du mot « love » enterrée six pieds sous terre, comme un tombeau ouvert.

Vous présentez également un travail de sculpture ?
Je vais montrer des prototypes de sculptures en métal, de petite taille, car je n’ai pas de goût pour le monumental. Il y a une tendance à la surenchère dans ce domaine. Surtout chez les hommes. Non ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°500 du 27 avril 2018, avec le titre suivant : Ghada Amer, artiste : « En art, c’est plus simple d’être un mâle, blanc et anglo-saxon »

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