Georges Didi-Huberman : J’essaye de faire bouger des choses concernant notre rapport aux images

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 23 septembre 2016 - 802 mots

Dans la série L’Œil de l’histoire, commencée en 2009, Georges Didi-Huberman s’interroge sur la manière dont les images transmettent, racontent et, parfois, façonnent l’histoire.

Puisant tour à tour dans Warburg, Eisenstein, Brecht ou Benjamin, ce travail sur les formes et les conditions de possibilité d’une « politique de l’imagination » se prolonge au Jeu de paume dans l’exposition « Soulèvements ». Débordant le seul médium photographique au profit d’une démarche transdisciplinaire, l’événement ne se donne ni pour une iconographie de la révolte, ni pour une histoire en images des soulèvements politiques inaugurés par la Révolution française. De Goya à Maria Kourkouta, de Courbet à Vostell, de Lorca à Michaux, de Vallotton à Hausmann, de Manuel Álvarez Bravo à Annette Messager, l’accrochage propose plutôt l’examen d’un processus tissé de gestes (le soulèvement en est un), d’éléments, de désirs, d’exclamations, de chocs, d’émotions, dont la mise en circulation permet de questionner la représentation du peuple au double sens – esthétique et politique – du terme. Georges Didi-Huberman revient pour L’Œil sur la genèse de cette exposition.

L’Œil Vous traitez du rapport de l’image au geste politique et à l’histoire dans de nombreux ouvrages. Comment ce rapport est-il abordé et « monté » dans le contexte de l’exposition « Soulèvements » ?
Évidemment de façon plus sensible, plus « physique », plus visuelle surtout que dans un livre théorique ou historique. Cela dit, il y a une relation très étroite entre ce que je peux écrire dans un livre et ce que je peux montrer dans une exposition. Ce n’est pas qu’en entrant dans l’espace du Jeu de paume vous allez vous trouver plongés dans un univers de mots, non, pas du tout. C’est le contraire : ce sont plutôt mes livres qui sont pensés comme des expositions, en tout cas comme des atlas d’images qui forment un argument, une sorte de « phrase » ou de récit, par le simple enchaînement des images les unes à la suite des autres. J’ai essayé de penser « Soulèvements » comme un récit dans lequel le spectateur puisse comprendre l’essentiel, même s’il traverse le Jeu de paume au pas de course.

Quelle place spécifique la photographie y tient-elle ?
Une place très importante, vous vous en doutez puisque c’est un peu le « génie du lieu » au Jeu de paume. Mais ce ne sera pas une place « spécifique ». Marta Gili m’a donné toute liberté sur ce plan, elle savait fort bien dès le départ qu’en me demandant quelque chose, elle se retrouverait avec une démarche complètement transdisciplinaire et transhistorique : il y aura donc des tirages vintages, des planches-contact, des images obtenues à partir de fichiers numériques, mais aussi des documents de toutes sortes, des manuscrits, des peintures, des sculptures, des installations video…

Pourquoi avoir choisi le terme de soulèvement, plutôt que celui de révolte, par exemple ?

Chaque mot délivre une myriade d’idées ou d’images associées. Ce qui m’intéressait avec ce mot « soulèvement », c’est qu’il prend son sens politique à partir d’une image très spatiale : un mouvement vers le haut. « Révolte » est différent (et tout aussi intéressant) : se révolter, c’est se retourner contre celui qui vous oppresse. Se soulever, cela indique plus immédiatement l’idée de se redresser, de lever les bras, de sauter par-dessus un mur…

Dans l’introduction au catalogue de « Soulèvements », vous évoquez le ciel lourd d’Idoméni comme point de départ de l’exposition. Quelles autres déclinaisons des « sombres temps » que nous vivons, quels autres soulèvements vous ont inspiré le projet de l’exposition ? L’exposition est-elle elle-même une forme de soulèvement ?

Dans les limites d’un espace d’exposition, il est évidemment impossible de traiter exhaustivement, je ne dis même pas l’histoire des soulèvements – je vous rappelle que l’exposition commence avec Goya –, mais leur actualité. Il fallait donc faire des choix, des coupes, quelquefois la mort dans l’âme. Mais les déclinaisons dont vous parlez sont bien là : cela va du Mexique à la Grèce, de la France à la Chine, etc. Quant à savoir si une exposition est elle-même une « forme de soulèvement »… Disons que j’essaye de faire bouger des choses concernant notre rapport aux images dans la sphère politique.

Comment aborder les images invitant d’une manière ou d’une autre à l’insoumission, à la révolte, à la libération, dans un contexte où l’esthétique née de la « critique artiste », portée notamment par les avant-gardes et la contre-culture, a été très largement assimilée par le « nouvel esprit du capitalisme » ? 
Largement assimilée, oui… Mais pas complètement assimilée. Il est caractéristique de ce « nouvel esprit du capitalisme » de nous faire croire qu’il assimile et qu’il possède tout, même ce qui se soulève contre lui. C’est une illusion, c’est une pure propagande. C’est comme si l’industrie pornographique vous disait qu’elle a complètement « assimilé » l’amour et le désir. Une exposition comme celle-ci peut contribuer à rappeler l’existence de lieux alternatifs : des « hétérotopies », comme disait Michel Foucault. Les images sont au cœur d’un tel enjeu. À nous d’en faire bon usage et d’en créer de nouvelles.

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<b>Soulèvements</b><br/>
du 18 octobre 2016 au 15 janvier 2017. Jeu de paume, 1, place de la Concorde, Paris-8e. Ouvert du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h, le mardi jusqu’à 21 h. Fermé le lundi. Tarifs : 10 et 7,50 €. Commissaires : Georges Didi-Huberman. <a href=www.jeudepaume.org

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°694 du 1 octobre 2016, avec le titre suivant : Georges Didi-Huberman : J’essaye de faire bouger des choses concernant notre rapport aux images

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