Lundi 16 septembre 2019

Ascension

Garde-corps

L’œuvre de Didier Courbot parle au sens autant qu’à l’intellect.

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 2 février 2011 - 450 mots

CHELLES - La nef de la chapelle reconvertie en centre d’art est encombrée d’énormes blocs blancs, tels des socles vacants, stockés là, ou jetés les uns sur les autres dans un amoncellement apparemment bancal.

Ce pourrait être une sculpture minimale. Elle attendrait les nouveaux fidèles de la paroisse venus célébrer son gigantisme magistral ainsi mis en scène sous les arcs d’ogive.  L’œuvre que Didier Courbot a spécialement créée pour le centre d’art Les Églises à Chelles (Seine-et-Marne) se contemple bel et bien. Cet iceberg cubiste est souligné sur sa crête d’une fine rambarde en fer forgé, élément éminemment plastique qui est aussi l’endroit précis où l’œuvre bascule hors du registre rétinien pour indiquer sa valeur d’usage. Dans un entretien récemment publié, l’artiste confiait la révélation qu’il eut en visitant l’atelier d’un peintre à la Villa Médicis, à Rome, en 1999. « Ce n’étaient pas les peintures qui me semblaient fondamentales, mais plutôt la rambarde pour éviter de tomber. Très rapidement après ce constat, j’ai réalisé que c’était ce que je voulais faire : produire une œuvre qui soit au niveau d’une rambarde (1). »
Dès lors, Didier Courbot s’éloigne de la visibilité en entamant la série des « Needs », où il répond aux besoins supposés des habitants d’une ville par de petits gestes attentionnés comme de menues réparations d’équipements urbains. Il confirme son refus du monumental, quand, invité à produire une œuvre dans une forêt de l’île d’Hokkaido, au Japon, il entreprend d’y disperser sept diamants (Seven Diamonds, 2008). Bien sûr, le geste questionne la valeur de l’art, mais les pierres précieuses soustraites au regard invitent à se laisser happer par la beauté de la nature, dans une réactivation singulière du sentiment romantique. 

Ruine antique
 En convoquant l’image de la rambarde, Didier Courbot savait-il qu’il désignait le motif crucial de la via ferrata, grâce auquel il renouerait avec la consistance plastique tout en permettant de guider le regard hors de l’œuvre ? Se doutait-il qu’il pourrait méditer la relation de l’individu à l’art et au monde sur le même chemin ? Car, empruntant ici ce fragment parachuté de Via ferrata, le visiteur ne se verra pas seulement piétiner (et inévitablement souiller) la sculpture minimale qui mime la ruine antique, mais il prendra de la hauteur. Sur le point culminant, il éprouvera un vertige temporel en apercevant, par le vitrail transparent de cette chapelle dont l’autel a disparu, les immeubles modernistes démodés et les grues qui annoncent la réhabilitation du quartier : un monde sens dessus dessous où il est à peine surprenant de randonner à l’intérieur d’un centre d’art qui fut un jour une église.

Note

(1) Entretien avec Hanna Alkema, in Didier Courbot, Seven Diamonds, Needs, Éditions B42, 2010.

DIDIER COURBOT, VIA FERRATA

Jusqu’au 27 février, Les Églises, centre d’art contemporain, rue Éterlet, 77500 Chelles, tél. 01 64 72 65 70, du mercredi au dimanche 14h-17h et sur rendez-vous. Visite-conférence le 5 février, départ en navette de Paris (Bastille) à 13 h 30.

Commissaire de l’exposition : Éric Degoutte Via Ferrata, Suzanne Pfeffer produite pour Les Églises, centre d’art contemporain

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°340 du 4 février 2011, avec le titre suivant : Garde-corps

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