Vendredi 26 février 2021

Sculpture

Forces et faiblesses d’Anthony Caro

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2008 - 645 mots

Regroupant les divers aspects de son œuvre, la rétrospective d’Anthony Caro organisée dans trois musées du nord de la France s’enrichit d’une commande publique.

BOURBOURG, CALAIS, DUNKERQUE, GRAVELINES - Anthony Caro est un touche-à-tout passionné qui, sa carrière durant, n’a eu de cesse de tenter nombre d’expérimentations. C’est du moins ainsi qu’il apparaît dans les expositions très complémentaires que lui consacrent trois musées du Nord : le Musée des beaux-arts et de la dentelle de Calais, le Musée du dessin et de l’estampe originale de Gravelines et le Lieu d’art et action contemporaine de Dunkerque. Cette rétrospective, par son ampleur temporelle, puisqu’elle s’étend de 1960 à 2006, et sa volonté d’exhaustivité en termes de recherches formelles et d’évolution stylistique, dévoile tous les aspects de la pratique de Caro, y compris ses faiblesses.
D’un musée à l’autre se met en scène une science consommée des jeux de masse et d’équilibre – une remarquable « table piece » glisse facétieusement de son socle à Dunkerque (Lap, 1969). Ces assemblages composent une œuvre liée à des questions architecturales, sans que jamais cette dimension ne suggère une quelconque habitabilité de la sculpture. En témoignent à Gravelines la vaste Cathedral (1988-1991) installée en extérieur et dans laquelle on ne peut pénétrer, ou, à Dunkerque, l’accent sur le jeu de perspective d’une Barcelona Window (1987). Se fait jour également l’image d’un artiste anthropophage. Si les références sont évidentes et même affichées, il s’agit moins de réinterprétation que d’une quête autour d’une structure et de lignes de force ; ainsi, à Calais, une Artist’s Table (2003-2004) en grès et acier très cézanienne, ou, à Gravelines, une série inspirée des architectures peintes de Duccio, transposées dans l’espace (Duccio Variations, 1999-2000).
Intéressantes à découvrir, les expérimentations moins connues de Caro sont loin d’être toujours pertinentes. Ses travaux en papier japonais, montrés à Gravelines, apparaissent souvent un peu mièvres, frêles collages semblant de la main d’un plasticien dont le travail en deux dimensions ne convainc pas.
En outre, la veine expressionniste se révèle parfois la principale faiblesse du Britannique. Si elle s’accommode relativement bien d’une abstraction brute et quelque part un peu raide, lorsque la masse apparaît tendue et les liens entre les différentes composantes, exigeants et rigoureux, le recours décomplexé à la figure lui réussit peu. Ainsi à Calais, les séries consacrées à la guerre de Troie (The Trojan War, 1993-1994) ou à des cavaliers (The Barbarians, 2000-02), lourds assemblages de céramique brute, métaux et matériaux divers, s’accordent mal avec la narration introduite par cette figuration relativement empesée.
La dichotomie entre les forces et faiblesses de l’artiste se ressent également dans la commande publique réalisée pour la reconstruction du chœur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Bourbourg, partiellement détruit pendant la Seconde Guerre mondiale et fermé depuis lors.
Déployée autour d’une cuve baptismale s’élevant en spirale, voulue par le clergé afin de réintroduire le baptême par immersion, une série de saynètes ayant pour thème l’eau occupe les neuf arcades de l’abside. Caro s’y montre très à l’aise, avec des compositions mêlant pliages de métal et animaux de terre cuite. De nouveau, lorsqu’il se laisse aller à une forme d’expressionnisme trop marquée, l’artiste perd en rigueur et en impact ; c’est le cas d’un Jardin du Paradis avec un couple d’Adam et Ève aux corps devenus outranciers. La réalisation d’ensemble n’en demeure pas moins impressionnante, proposant aux visiteurs et fidèles un parcours complet, qui inclut une porte sculptée faisant suite à une grande structure circulaire extérieure pensée tel un seuil. À l’intérieur, deux tours de bois sur lesquelles il est possible de monter pour appréhender ainsi l’espace de manière fort différente, parachèvent cette commande publique ambitieuse.

ANTHONY CARO

- Commissaires : Aude Cordonnier, conservatrice des musées de Dunkerque ; Barbara Forest, conservatrice du Musée de Calais ; Dominique Tonneau, conservatrice du Musée de Gravelines
- Nombre de sites : 4
- Nombre d’œuvres : 98 (chapelle non comprise)

ANTHONY CARO. LES BARBARES
jusqu’au 23 février 2009, Musée des beaux-arts et de la dentelle, 25, rue Richelieu, 62100 Calais, tél. 03 21 46 48 40, www.musee.calais.fr, tlj sauf mardi 10h-12h et 14h-17h30.

ANTHONY CARO. PAPIERS ET VOLUMES
jusqu’au 23 février, Musée du dessin et de l’estampe originale, château Arsenal, 59820 Gravelines, tél. 03 28 51 81 00, tlj sauf mardi 14h-17h, week-end 15h-18h.

ANTHONY CARO. SCULPTURES D’ACIER
jusqu’au 21 février, Lieu d’art et action contemporaine, Jardin de sculptures, 59140 Dunkerque, tél. 03 28 29 56 00, tlj sauf lundi 10h-12h15 et 14h-18h30, jeudi 14h-20h30.
Catalogue, coéd. Association des conservateurs des musées du Nord - Pas-de-Calais/Gourcuff Gradenigo, Paris, 176 p., 140 ill., 29 euros, ISBN 2-35340-040-9

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°291 du 14 novembre 2008, avec le titre suivant : Forces et faiblesses d’Anthony Caro

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