Collection

Fondation Pinchuk, entre est et ouest

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2006 - 709 mots

À Kiev, l’ouverture du Victor-Pinchuk Art Centre offre pour la première fois en Ukraine une véritable visibilité à l’art contemporain.

KIEV - Victor Pinchuk est de ces businessmen multicartes dont on se demande a priori d’où vient leur intérêt pour l’art contemporain. Surtout lorsque l’intéressé reconnaît lui-même, avec une désarmante franchise, n’y entendre fort peu en la matière. Oscillant au gré des divers classements entre les deuxième et cinquième rangs des plus grosses fortunes ukrainiennes, l’homme, député de 1998 à 2006, est à la tête d’un véritable empire, qui, de la fabrication d’acier, a bifurqué vers les institutions financières et les médias (avec quatre chaînes de télé). Il ne s’embarrasse pas de principes pour dévoiler sa motivation première : « exporter l’Ukraine », culturellement s’entend. Et ce en dotant son pays d’une visibilité et d’une légitimité sur la scène artistique mondiale, mais aussi avec l’ambition, à terme, d’ériger Kiev en une capitale du monde de l’art, à l’est du continent européen.
Initiée en 2003, sa collection d’art contemporain, riche aujourd’hui d’environ trois cents œuvres, prend place au sein d’une vaste « Fondation Victor-Pinchuk », complexe réseau d’activités philanthropiques touchant tant l’éducation que la culture, l’aide au développement international que la lutte contre le sida… C’est à Nicolas Bourriaud que l’homme d’affaires a confié la direction artistique de son entreprise, et le soin de réunir une collection internationale, dont le volet ukrainien est constitué par le curateur Olexandre Solovyov.
Intitulé « New Space », leur premier accrochage prend place dans un élégant édifice du centre-ville où trois étages de bureaux, occupant une surface globale de 2 500 m2, ont été convertis par l’architecte français Philippe Chiambaretta en deux niveaux réservés aux expositions, et un autre au café et à un « video lounge ». Peu aisé en raison de la longueur et de l’étroitesse relative des locaux, l’exercice a donné naissance à des espaces d’exposition sobres et agréables.
L’exposition d’une cinquantaine d’œuvres, presque à parts égales ukrainiennes et étrangères, mélange les genres. Ainsi cette construction géométrique peinte de Sarah Morris (The Grid Los Angeles, 2005) placée face à un tableau de facture réaliste d’Olexandre Gnilitsky, où s’ordonnent réfrigérateurs et boîtes en carton (de la série Cabine, 2005).

Un modèle occidental
Quelques installations de grande ampleur marquent les espaces, telle The Inverted Shadow Tower (2004) d’Olafur Eliasson, ou les plaques blanches recouvertes d’eau de Carsten Nicolai qui, posées sur des haut-parleurs, s’animent de vibrations composant des motifs (Wellenwave, 2001). Sont aussi de la partie des artistes tels Thomas Ruff, Subodh Gupta, Philippe Parreno (avec ses posters « fantômes » aux motifs phosphorescents : Fade to Black, 2003), Xavier Veilhan ou Carsten Höller (et une belle installation vidéo où le spectateur se voit en train de pénétrer la salle en divers endroits avec un décalage temporel : Infra Red Room, 2005). Côté ukrainien, les photos d’Arsen Savadov sont violemment saisissantes. Des mineurs y posent dévêtus ou en tutu de danse, dans un univers fortement sexualisé (série Donbas-Chocolate, 1998). Ailleurs, les clichés sépia et nostalgiques de Boris Mykhailov entraînent dans un voyage panoramique à la croisée des mondes (série Near Earth, 1991).
Cette volonté de montrer la production occidentale dans un endroit où elle était jusque-là invisible, et, par un effet de balancier, de provoquer un intérêt international pour l’art ukrainien, pose toutefois la question de la méthode. Si Victor Pinchuk appelle généreusement de ses vœux la création d’un musée plus vaste et ambitieux et l’instauration d’une Biennale de Kiev, faut-il que ces manifestations adoptent des schémas occidentaux dans leur mise en œuvre ?
Un tract émanant d’un collectif d’artistes, distribué dans la galerie alternative Tsekh, pointe crûment que, « prendre les modèles de l’art contemporain du monde globalisé n’intègrera pas cet art dans la réalité ukrainienne ». Sans doute est-ce une réflexion à considérer, afin de poser les bases d’une « réalité » de l’art contemporain en Ukraine qui n’apparaisse pas comme un gadget artificiel, mais constitue une véritable expérience de rencontres et d’échanges, spécifique au contexte dans lequel elle prend place. Le vocabulaire est là… Reste à définir la syntaxe.

New Space

Jusqu’au 16 décembre, Pinchuk Art Centre, Besarabska Square, Arena, Kiev, Ukraine, tél. 38 044 490 48 06, www. c-artpinchuk.org, tlj sauf lundi, 12h-18h. Catalogue, éd. Pinchuk Art Centre, 88 p.

New Space

- Commissaires de l’exposition : Nicolas Bourriaud et Olexander Solovyov
- Nombre d’artistes : 21
- Nombre d’œuvres : environ 50

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°245 du 20 octobre 2006, avec le titre suivant : Fondation Pinchuk, entre est et ouest

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