Samedi 14 décembre 2019

Art contemporain

Fernando Botero : "L’art doit parler clairement pour donner du plaisir"

Par Amélie Adamo · L'ŒIL

Le 20 décembre 2018 - 1470 mots

PARIS

À Dubaï, la Galerie Custot expose une trentaine d’œuvres du peintre colombien autour du thème de la nature morte. Fleurs, fruits, objets, instruments de musique : l’artiste y décline le motif séculaire et se l’approprie par ce « style Botero », aux volumes sensuels, qui l’a rendu célèbre à travers le monde.

Réalisées entre 1980 et 2018, issues de la collection personnelle du peintre et exposées pour la première fois, les œuvres révèlent l’intérêt constant de Botero pour ce thème qui bien souvent dans la tradition moderne, depuis le cubisme, permet de développer et d’expérimenter de nouvelles voies formelles. Là où les natures mortes cubistes de Picasso explorent fragmentation des formes et démultiplication des plans, celles de Botero témoignent d’une sensualité pleine et d’une déformation des objets aux volumes fortement affirmés.

Parmi les œuvres présentées, Nature morte à la mandoline (1957) : ce tableau marque un tournant dans la carrière de l’artiste, qui raconte comment il découvre alors, par une erreur hasardeuse, la possibilité de déformer les volumes et de fausser leurs proportions en créant des changements d’échelle inattendus de façon à conférer à l’objet un caractère monumental. Une monumentalité des formes lisses et une rondeur exagérée qui, pour Botero, donnent plus de présence et de sensualité au motif représenté. Ces formes voluptueuses sont devenues celles qui permettent au plus grand nombre de reconnaître un Botero au premier coup d’œil. Un style identifiable, sorte de marque de fabrique, que Botero revendique avec fierté et décline depuis plusieurs décennies, des natures mortes et paysages aux représentations de figures humaines et d’animaux.

La prison d’Abou Ghraib

Pourtant, on peut se demander si, en « trouvant son style », l’œuvre ne tend pas alors à s’installer dans la facilité maniériste de la répétition au détriment de la mise en danger et de tentatives d’explorations nouvelles qui devraient ponctuer toute vie d’artiste… Et si ce style particulier conserve toujours la même pertinence selon qu’il s’applique à tel ou tel sujet… L’exercice formaliste de la nature morte, dans lequel, note Botero, « il ne se passe rien d’autre que la peinture », ne nous semble ainsi pas toujours le plus convaincant. On peut bien sûr se délecter ici du style, de la plasticité et de la sensualité des formes, de l’équilibre de la composition, de l’harmonie des couleurs. Soit. Mais l’exercice peut vite tomber dans un certain décoratif, particulièrement lorsqu’il manque, dans ces jeux formels, ce qui fait pour nous le suc de l’œuvre de Botero : l’empreinte d’un caractère politique, satirique et érotique, dont l’artiste marque la représentation de la figure humaine.

Ce que nous préférons ? Lorsque Botero réalise des portraits de la bourgeoisie, des dignitaires politiques et religieux, lorsqu’il dépeint des scènes de mœurs et traditions populaires pour nous plonger dans l’ambivalence des rapports humains, de la famille aux représentations de fêtes et de bordels : autant de tableaux qui, par ce style si particulier, des déformations anatomiques créées par les formes amples et effets de disproportions aux visages de poupée inexpressive, dépeignent les débordements de l’humanité, tantôt avec bonhomie et tendresse, tantôt avec ironie et critique satirique. De même, lorsque Botero se confronte à l’histoire, des scènes de conflits colombiens aux représentations de victimes irakiennes enfermées dans la prison d’Abou Ghraib, ces dernières apparaissant torturées, ensanglantées, entassées, à demi-nues, harnachées en sous-vêtements féminins : dans ces représentations, le grotesque des postures et travestissements, l’obscénité des gestes et l’avilissement animal suggèrent la violence, la peur, l’humiliation subie sous la pression d’une humanité folle, grassement sale, injuste, régressive et ignorante. Une vision sombre de l’histoire humaine à laquelle le style de Botero vient répondre avec une plus grande pertinence que lorsqu’il se cantonne à des histoires de « pommes ». Des histoires qui, sans doute aussi, demeurent plus facilement exposées aux Émirats arabes unis que le caractère politique de certains sujets tabous et l’expression d’une nudité trop ouvertement exhibée.

Rétrospectivement, lorsque vous regardez vos œuvres de jeunesse, qu’est-ce qui a changé de façon radicale dans votre peinture ?

Fernando Botero Rien n’a changé radicalement. J’ai toujours été fidèle à mon idée selon laquelle le volume est un élément important pour le plaisir artistique, comme sont les couleurs, la composition, la poésie du sujet, etc. Il exprime la sensualité des formes et montre en même temps une exaltation de la vie.

Que représente, dans votre travail, le thème de la nature morte ?

Dans mes natures mortes, j’essaie d’exprimer les deux éléments les plus importants en peinture : la forme et la couleur. La nature morte est un genre très important dans l’histoire de l’art. À l’époque moderne, c’était le genre préféré des peintres cubistes. Quel dommage que si peu d’artistes actuels peignent des natures mortes !

Quelles ont été vos premières émotions face à une œuvre peinte et vos premières « révélations » décisives dans votre façon d’être peintre ?

Un bon tableau vous élève au-dessus de la réalité, sur le plan intellectuel et émotionnel. Chez certains artistes, tels Titien ou Matisse, j’apprécie la couleur ; chez d’autres, comme Holbein, Raphaël et Ingres, c’est le dessin. Ce peut aussi être la monumentalité et la plénitude des formes, comme chez Masaccio ou Piero della Francesca.

Dans votre peinture, nombreuses sont les scènes qui évoquent la vie du peuple, maintes représentations « populaires » et « triviales ». Quelle place cette question tient-elle dans votre art ?

En tant qu’artiste figuratif, j’aime refléter la réalité que je connais le mieux. En l’occurrence, la réalité de l’Amérique latine. J’espère, en exprimant cette réalité d’une manière plastique qui soit honnête et percutante, pouvoir toucher la sensibilité de gens de différentes cultures. L’universalité commence en étant spécifique.

Le volume étiré des figures dans votre peinture leur donne un aspect bonhomme qui peut faire sourire et créer un décalage humoristique. Comment vous situez-vous par rapport à cela ?

Outre la plasticité, et plus que de l’humour, c’est de la satire ; mais je n’ai rien contre l’humour en art. Bruegel était surnommé en son temps « Pierre le Drôle », et il eut recours à l’humour, comme beaucoup d’autres artistes, jusqu’à Velázquez dans son portrait de Mercure, qui peint le dieu grec comme un ivrogne.

Votre art peut susciter des critiques chez les spécialistes et, en même temps, avoir du succès auprès du public et des collectionneurs. Comment percevez-vous cette ambiguïté dans la manière dont il est reçu ? Qu’est-ce qui, selon vous, dans votre travail, peut déranger ou au contraire toucher le plus grand nombre ?

Je m’estime très chanceux de voir mon travail apprécié à la fois par des gens très simples et par des directeurs de musée qui sont aussi des critiques. Je suis l’artiste vivant qui a eu plus d’expositions que quiconque dans les musées. Je crois que l’art doit parler clairement et directement pour donner du plaisir, et qu’on n’a pas besoin d’un professeur qui vous dise combien un tableau est grand. L’œuvre doit parler d’elle-même. Quand je suis devant Les Ménines, je n’ai pas besoin d’explications.

Vous connaissez Pablo Neruda et Garcia Lorca. Comment ces rencontres ont-elles résonné dans votre création artistique ?

J’ai lu Neruda et Lorca avec grand plaisir, surtout quand j’étais jeune. Si on peut exprimer un sentiment poétique dans sa peinture, c’est important !

De façon générale, comment percevez-vous le lien entre votre peinture et votre sculpture ? Quels rapprochements ? Quelles différences ?

Dans mon cas, peinture et sculpture vont ensemble, parce que j’exprimais déjà une troisième dimension dans mon travail de peintre ; il était normal que j’aie plaisir à représenter cette troisième dimension dans la réalité. La sculpture m’est venue naturellement.

Vous citez de nombreuses œuvres majeures de l’histoire de l’art. Que signifie pour vous ce dialogue ?

J’ai une grande admiration pour les maîtres anciens depuis que je suis très jeune et que j’ai vécu à Florence. J’ai fait de nombreuses versions de tableaux que j’admire, parce qu’on peut ainsi voir l’œuvre plus en profondeur. En outre, je crois qu’avec un fort style personnel on peut « copier » un chef-d’œuvre et faire un « original ». Le style est tout.

Certaines de vos peintures font référence à une vision noire de l’histoire, scènes de prisons, de guerres et de tortures. Comment percevez-vous la question du « politique » et de « l’engagement » en art ?

Comme je l’ai dit plus tôt, l’art reflète la réalité. Tantôt les aspects positifs, et tantôt le drame de la vie. J’ai peint la violence que nous avons connue en Colombie au siècle dernier, la torture dans les prisons d’Abou Ghraib en Irak, la Passion du Christ, etc., en essayant toujours de donner du plaisir artistique, puisque je ne pouvais en donner avec le sujet.

Regardez-vous la peinture actuelle ? Êtes-vous en relation avec une plus « jeune » génération de peintres ?

Je regarde l’art actuel, mais, pour être honnête, le plus souvent, je n’approuve pas. La peinture et la sculpture sont des arts plastiques qui ne peuvent être remplacés par des concepts.

« Fernando Botero, A Still Life Retrospective »,
du 12 novembre 2018 au 10 février 2019, Custot Gallery, Alserkal Avenue, Unit N° 84, Street 6A, Al Quoz 1, Dubaï (Émirats arabes unis), www.custotgallerydubai.ae

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°719 du 1 janvier 2019, avec le titre suivant : Fernando Botero : "L’art doit parler clairement pour donner du plaisir"

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