Samedi 15 décembre 2018

Transversalité

« Fashion fictions »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 31 mars 2006 - 760 mots

Deux expositions, en Alsace et à Paris, interrogent les relations entre art et mode, en mettant l’accent sur l’aspect « performance » des défilés.

 ALTKIRCH, PARIS - Coups de ciseaux, coups de pinceau, retouches et points de suture sont au rendez-vous à Altkirch (Haut-Rhin), au CRAC Alsace. L’exposition « Victime de la mode » ne cause aucun blessé, mais rappelle que les milieux de l’art et de la mode sont plus que jamais de proches cousins.
S’il fallait à tout prix s’inventer une victime, elle serait consentante et se trouverait sûrement entre les allées d’un grand magasin, comme nous le suggère avec humour une photo de Liza May Post qui ouvre l’exposition alsacienne : dans l’indifférence générale, le corps d’une femme évanouie gît au rayon parfumerie. D’autres s’amusent à pactiser avec le diable et le bistouri pour atteindre une jeunesse éternelle et ressembler aux fraîches icônes des magazines. Les personnages des clichés d’Inez Van Lansweerde, qui hantent autant les pages glamour des magazines de mode que les cimaises des musées depuis une dizaine d’années, créent comme toujours un malaise : c’est la retouche numérique qui vient ici au secours de la chirurgie esthétique pour sculpter ces corps aux si troublants visages. Avec Alicia Framis ou Roy Villevoye, la dimension sociopolitique de la mode s’étoffe sous nos yeux. Framis tisse un lien entre le vêtement d’apparat et l’armure, et nous met face à la violence faite aux femmes. Quant à Villevoye, il présente sur des mannequins des T-shirts élimés, troués, déchirés… qui pourraient inspirer les créateurs les plus en pointe. Au mur, leurs ex-propriétaires, des peuplades sauvages de la forêt d’Amazonie, nous toisent. Pour ces hommes et ces femmes, ces secondes peaux sont investies d’une puissance magique car les T-shirts viennent d’Occident.
D’ailleurs, là où l’Occident s’évertue à couvrir le corps en en suivant les lignes et en cherchant à le mettre en valeur, l’Asie, entre passé et présent, essaie de faire entrer le corps dans des volumes géométriques élémentaires : le styliste chinois Zhang Da ravive cette tradition séculaire avec des créations minimalistes qui partent essentiellement du cercle ou du carré. L’exposition gagne en fluidité et en légèreté avec Frank Perrin. Les photos de défilés de cet opérateur de la scène artistique et rédacteur en chef du magazine Crash offrent des points de vue imprenables sur la mode. Viktor & Rolf, Alexander MacQueen, Dries Van Notten… Ses images font du défilé un spectacle à part entière, affirmant sa position de performance.
Une photographie de Frank Perrin sert d’ailleurs d’affiche à l’exposition « Showtime » du Musée Galliera–Musée de la mode de la Ville de Paris. Là où « Victime de la mode » aborde timidement l’aspect social que recouvre la mode, « Showtime » assume entièrement sa dimension spectaculaire.
Les deux expositions ne sont bien sûr pas à la même échelle et n’ont pas les mêmes moyens, mais elles découlent d’un même désir d’affirmer la mode comme art.

Mannequin-star
Le Musée Galliera nous invite au rêve et à marcher dans les pas des modèles à travers des  documents, des films, des vidéos et des vêtements rares… « Showtime » retire le voile et met à nu cette usine à illusions. Certaines pièces historiques sont même de sortie pour l’occasion : la robe ananas aux seins coniques de Gaultier, le sac Chanel, le casque en bois Chalayan, la robe à collerette Viktor & Rolf, les chaussures Margiela, la robe-cheval Castelbajac…, le parcours fait une large place aux vêtements-sculptures.
Tous les aspects de la mode sont ici abordés, de l’ère du mannequin-star avec Inès de La Fressange, Cindy, Naomi et les autres, mais aussi celle du styliste qui se met lui-même en scène, comme Karl Lagerfeld…
Avec le défilé 2006 de Lacroix spécialement filmé pour l’exposition, le visiteur voyage de la cabine du mannequin au carré mitrailleur des photographes, en passant bien sûr par l’indispensable podium. Celui-ci peut-être un échiquier géant comme pour MacQueen (2005) ou une station de métro comme pour le défilé de Xuly Bët repris dans le film Prêt-à-porter de Robert Altman. Les vêtements et les corps en mouvement épousent une scénographie précise, sortent du néant pour se révéler à la lumière. Une ivresse de vingt petites minutes fatidiques, la durée d’un défilé réglementaire, mais vingt petites minutes qui restent à l’esprit pendant une saison, et parfois même pendant des années.

VICTIME DE LA MODE - Commissaire : Hilde Teerlinck - Nombre de salles : 4 - Nombre d’artistes : 10 SHOWTIME - Commissaire : Anne Zazzo, conservatrice au Musée Galliera, assistée de Lisa Seantier - Scénographe : Bob Verhelst

- VICTIME DE LA MODE, jusqu’au 21 mai, CRAC Alsace, 19, rue du Château, 68130 Altkirch, tél. 03 89 08 82 59, tlj sauf lundi, 10h-18h (samedi et dimanche jusqu’à 19h), fermeture les jours fériés et le vendredi 14 avril - SHOWTIME, LE DÉFILÉ DE MODE, jusqu’au 30 juillet, Musée Galliera–Musée de la mode de la Ville de Paris, 10, avenue Pierre-Ier-de-Serbie, 75116 Paris, tél. 01 56 52 86 00, tlj sauf lundi, 10h-18h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°234 du 31 mars 2006, avec le titre suivant : « Fashion fictions »

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