Mercredi 11 décembre 2019

Paris

Expériences instables

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 13 décembre 2011 - 657 mots

Dans une scénographie précise, Guillaume Leblon expérimente à la Fondation d’entreprise Ricard l’indétermination dans la matérialisation de l’œuvre d’art.

PARIS - C’est un Guillaume Leblon au meilleur de sa forme qu’accueille en ses murs la Fondation d’entreprise Ricard, à Paris. Rien de tapageur toutefois dans l’accrochage sobre et équilibré de sept œuvres dispersées sur un sol recouvert d’une toile brute ; un accessoire non négligeable dont la fonction ne tient pas ici à la seule quête d’élégance dans la présentation.

Car ce qui semble en premier lieu préoccuper l’artiste dans cette aventure tient dans un renversement des perspectives, donc des modes de lecture, et in fine, des certitudes tant du geste que du regard. Plus qu’un accessoire, cette toile, matière première du peintre que n’est pas Leblon, s’amuse des conventions propres à chaque médium tout en tirant la perspective vers le sol.

Or c’est très bas qu’est située l’une des œuvres clés de son dispositif, qui d’ailleurs donne son titre à l’exposition : Black Apple Falls (2009-2011). Sur un plateau noir posé au sol sont répartis des objets de petites dimensions, noirs pour la plupart d’entre eux et rappelant l’univers du bureau, ainsi que des plaques de verre qui, postées à différentes hauteurs, suggèrent un assemblage architectural. Tout se joue comme s’il s’agissait là d’une scène, d’un lieu de répétition où se regroupent et se modélisent des expériences dont la compréhension est rendue possible par les interactions entre ses éléments.
Une impression de scénarios en volume se dégage également des autres installations, qui jamais ne parviennent à gommer une sensation d’ébauche liée au fait qu’elles semblent être en devenir. Le Grand Bureau (2010) en atteste, avec son plateau couvert de plastiline réchauffé par en dessous, qui provoque une discrète animation de la matière, une subtile indétermination. Probabilité pour que rien ne se passe (2011), assemblage de morceaux de meubles de récupération et d’un tas de sable, ébauche, par son caractère architecturé, une histoire relative à la construction, sans toutefois l’affirmer clairement.

Éventail de contradictions
À l’instar de ce court film où un crabe surgit soudain d’une étendue sablonneuse pour s’y enfouir très vite de nouveau (L’Enfouissement du crabe, 2009), tout se passe comme si l’artiste s’employait à refuser le caractère frontal, du discours comme de la lecture. Comme s’il préférait se positionner sur un entre-deux, un terrain inconscient où les choses ne s’animent qu’en raison de leur semi-apparence. Et jouer d’une constante ambivalence : il exprime des intentions sans pour autant les concrétiser, quand elles pourraient entraîner un appauvrissement ou une perte dans la révélation.
Tout au long de ce parcours, l’artiste semble déployer un éventail de contradictions assumées entre fragilité/précarité et stabilité, forme et informe. Ces contradictions résultent d’un processus de travail prenant en compte les différents états possibles d’un questionnement et les divers aspects de sa matérialisation. De même, les assemblages révélés par ses sculptures, parfois incongrus de prime abord, contribuent à rejeter toute hiérarchie tant dans les matériaux que dans les processus conduisant à l’œuvre : ou quand les intentions se révèlent finalement aussi importantes que le produit fini !

S’ingéniant à aborder les choses par leur biais, Leblon confère ainsi à ses travaux, de manière quasi systématique, la dimension de l’expérience. C’est ce que donne particulièrement bien à voir cette exposition qui, en s’appuyant sur une indétermination, fait aussi sienne l’idée d’instabilité sans pour autant recourir à l’idée de fragilité. Car bien qu’instables dans leur mode opératoire comme dans leur aspect visuel, ses travaux n’en demeurent pas moins très construits et jamais ne sombrent dans une fragilité de façade, qui, lorsqu’elle frise le maniérisme, tend à devenir un tic de langage chez une nouvelle génération de sculpteurs. Guillaume Leblon y échappe, cela n’en rend son travail que plus abouti.

GUILLAUME LEBLON. BLACK APPLE FALLS

Commissaire : Alessandro Rabottini
Nombre d’œuvres : 7

Jusqu’au 23 décembre, Fondation d’entreprise Ricard, 12, rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris, tél. 01 53 30 88 00, www.fondation-entreprise-ricard.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°359 du 16 décembre 2011, avec le titre suivant : Expériences instables

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