Dimanche 22 septembre 2019

Hommage

Expérience de la durée

La célébration du centenaire d’Eugène Leroy donne lieu à une démonstration des obsessions de l’artiste.

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 3 novembre 2010 - 641 mots

TOURCOING - «”¯Dans mon atelier je vais de l’une à l’autre, je les abandonne, je les reprends. Souvent elles me réservent des surprises”¯: ce que j’avais trouvé très mauvais, me semble justement très intéressant quelques années plus tard.”¯»

À Irmeline Lebeer qui, en 1979, l’interrogeait, Eugène Leroy (1910-2000) révélait un peu de son processus de travail, fait pour une part de mise en suspension et d’indécision quant à l’état final du tableau. Un tableau avec lequel est entretenu un échange de longue haleine, fait de reprises, d’abandons et d’adjonctions, dans une curieuse relation à l’acte lui-même, qui fit affirmer à l’artiste : « Je n’ai pas de technique, parce que j’accumule pour arriver […] à la peinture. »
Ces folles accumulations, le Musée des beaux-arts de Tourcoing les met à l’honneur avec une exposition célébrant le centenaire du peintre natif de la ville, en quelque 150 pièces de belles provenances, tant institutionnelles – Centre Pompidou, Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg… – que privées. Au-delà de la symbolique temporelle, la manifestation est l’occasion de relater la considérable donation effectuée en 2009 par les fils de l’artiste, Eugène-Jean et Jean-Jacques Leroy. Enrichie de près de 600 œuvres, parmi lesquelles 144 tableaux, 99 gravures et 18 carnets de dessins, l’institution a d’ailleurs modifié sa dénomination pour devenir le MUba Eugène-Leroy.
Le tableau en constante évolution, c’est l’une des caractéristiques de la peinture selon Leroy, qui se dégage de cette rétrospective pensée par les commissaires Jan Hoet et Denys Zacharopoulos. Dans la grande galerie du musée, la juxtaposition de dix-huit toiles courant de 1960 à 1998, de formats sensiblement équivalents, est impressionnante – avec une chronologie toutefois relative, les cartels indiquant évidemment des dates de reprise. L’ensemble dresse un résumé saisissant des principales préoccupations de Leroy. La relation à la densité parfois presque sculpturale du tableau s’apparente à une mise en matière de l’insaisissable des choses, témoignage d’une relation à la fois philosophique et presque charnelle entretenue avec la peinture elle-même. D’autant plus qu’à travers le tutoiement de la matière, c’est un passage, une voie d’accès vers la lumière que tente d’établir le peintre.
À travers des motifs au demeurant classiques – portraits, paysages, natures mortes, scènes bibliques… –, qui apparaissent n’être que des prétextes, est souvent évidente l’influence de Rembrandt, dont l’artiste a retenu la quête perpétuelle de la luminescence du motif et du tableau. Ainsi s’entendent l’accumulation et le recommencement, qui permettent à Leroy d’introduire subtilement des variations lumineuses, d’imprégner le motif par le biais de la chromie sans cesse revisitée.

Vibration chromatique
À mille lieux de toutes velléités expressionnistes se fait jour un travail presque obsessionnel sur la figure (à travers notamment l’exercice constant de l’autoportrait) et sur le corps qui jouent à cache-cache avec l’œil. Apparaissant et disparaissant, ils se dégagent par indices d’un tout abstrait, trahissant ainsi une remarquable aisance à « corriger » la figuration grâce à un savoir et une parfaite compréhension de la peinture elle-même. Par-delà ces caractéristiques, l’accrochage permet de percevoir aisément l’évolution de Leroy vers une peinture toujours plus dense et organique, qui, dans sa dernière période, livre des morceaux de bravoure tels ce D’après le Concert champêtre de 1992. Fasciné par la vibration chromatique et l’importance du relief, le regard se perd dans un jeu de va-et-vient qui pourrait être sans fin, et confère presque à la lutte tant la découverte se révèle riche et complexe. Imposant une lecture jamais directe ni frontale, mais toujours sinueuse et évolutive, l’artiste introduit une incontournable dimension temporelle et fait du tableau le terrain d’une véritable expérience, qui contribue à en laisser les contours vivants et flous. Une expérience de la durée.

EUGÈNE LEROY. EXPOSITION DU CENTENAIRE

Jusqu’au 31mars 2011, MUba Eugène-Leroy, 2,rue Paul-Doumer, 59200 Tourcoing, tél.03 20 28 91 60, www.muba-tourcoing.fr. Catalogue, éd.Hazan, 288p., 35euros, ISBN 978-2-7541-0510-1

Commissariat : Jan Hoet, fondateur du Marta Museum à Herford (Allemagne) ; et Denys Zacharopoulos, critique et historien de l’art
Nombre d’œuvres: environ 150

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°334 du 5 novembre 2010, avec le titre suivant : Expérience de la durée

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