Mercredi 28 octobre 2020

Rétrospective

« Excess yourself »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 15 avril 2009 - 720 mots

À New York, le MoMA célèbre Martin Kippenberger et son art de l’excès.

NEW YORK - Une lutte constante contre la modération ! Comme telle apparaît la première rétrospective consacrée à Martin Kippenberger (1953-1997) sur le sol américain qui, après le Los Angeles Museum of Contemporary Art, fait étape au Museum of Modern Art, à New York.
Cette exposition est jubilatoire pour au moins deux raisons. La première parce qu’elle est parvenue à rendre limpides les méandres et sinuosités du parcours de l’artiste allemand, en matière picturale notamment. La seconde tient justement dans le rendu de cette figure excessive, perpétuellement mise en scène et auto-entretenue, de l’« être-artiste ».
Dès avant l’entrée dans les salles, avec « Martin, au coin, tu devrais avoir honte de toi » (Martin, into the Corner, You Should Be Ashamed of Yourself, 1989), son célèbre mannequin mis au piquet, tout est presque dit quant à la posture à la fois de sale gosse et de bouffon adoptée par l’artiste. Les nombreuses affiches de ses expositions, où il n’hésite jamais à faire le pitre, en témoignent également (Selected Posters, 1978-1997).
Mais si Kippenberger est un farceur, il est de la race des avisés pour qui la blague ou le calembour doivent porter en eux une justification. Leur finalité : questionner la place de l’artiste et son rôle au sein du système culturel. En 1996, il y répondait de façon magistralement ironique et bravache, endossant l’habit du super-héros dans une reconstitution de son atelier (Spiderman Studio).

Virtuosité féroce
Prenant à rebours la chronologie, l’exposition met d’emblée en exergue deux séries tardives où se concentrent à la fois une certaine gravité et ce jeu des postures, façon sans doute de questionner la possible mutation personnelle – du caractère et de la pratique – qui semble avoir préoccupé l’artiste sa carrière durant et interdit une compréhension univoque du travail.
Avec la série The Raft of Medusa (1996), inspirée du Radeau de la Méduse de Géricault, Kippenberger fait montre de virtuosité picturale tout en imprimant son visage aux corps des naufragés, parfois avec des mines grandiloquentes. Plus féroce, la série Jacqueline (Jacqueline : The Paintings Pablo Couldn’t Paint Anymore, 1996) revisite des photos de Picasso et son épouse avec une recherche de l’outrance et du trait grossier, loin de la séduction qu’étaient censés exercer les clichés.
Ainsi s’enchaînent les expériences, où inlassablement est interrogé tout ce qui a trait aux préoccupations d’un artiste : le mythe (une reprise d’un autoportrait de De Chirico aux chairs flasques avec un visage masqué [Untitled, 1988)] ; le martyre [son irrésistible alter ego, la grenouille « Fred the Frog », est crucifié (Feet First, 1990)] ; la notion de qualité à travers les prix et reconnaissances (voir la série Prize, 1987). Mais aussi l’étude, la recherche et l’ébauche (avec notamment ces séries de dessins exécutés sur du papier à lettre à en-tête d’hôtels) ; la confrontation à son propre travail et à son image [un personnage de BD regarde son double parfait en lui lançant « I hate you » (Untitled, 1990)]. Ou encore l’expérimentation [les tableaux en caoutchouc en particulier (Untitled, 1991)] ; les lieux d’expositions et leur légitimité [The Modern House of the Believing or Not (1985) figurant le Guggenheim Museum]…
« The Problem Perspective », titre de la monographie mais également d’une œuvre au titre éloquent [The Problem Perspective. You Are Not the Problem. It’s the Problem-Maker in Your Head (Tu n’es pas le problème. C’est le faiseur de problème dans ta tête), 1986] devient donc le problème du tableau mais aussi celui de l’artiste et de la direction vers laquelle il pointe.
En fin de parcours, c’est à la responsabilité que l’on se trouve confronté, avec quelques toiles de la série Cher peintre, peint pour moi (Dear Painter, Paint For Me, 1981), peintures hyperréalistes exécutées par un tiers, dans lesquelles Kippenberger pose le plus souvent… Une caractérisation extrême de l’excès !

MARTIN KIPPENBERGER, THE PROBLEM PERSPECTIVE, jusqu’au 11 mai, MoMA, 11 West 53 Street, New York, tél. 1 212 708 9400, www.moma.org, tlj sauf mardi 10h30-17h30, vendredi 10h30-20h. Catalogue, coéd. The Los Angeles Museum of Contemporary Art/The MIT Press, 372 p., env. 30 dollars (22,50 euros) ISBN 978-1-933751-09-2.

KIPPENBERGER
Commissaires : Ann Goldstein, conservatrice du Los Angeles Museum of Contemporary Art ; Ann Temkin, conservatrice au MoMA
Nombre d’œuvres : 244

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°301 du 17 avril 2009, avec le titre suivant : « Excess yourself »

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