Samedi 24 février 2018

Paroles d'artiste

Entretien avec Wilfrid Almendra, artiste

« Faire du sensible et du poétique avec du brut »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 8 décembre 2009

À la galerie Bugada & Cargnel, à Paris, Wilfrid Almendra s’est inspiré de la publication du programme Case Study Houses par la revue américaine Art & architecture entre 1945 et 1966 : des projets de maisons modèles et économiques pensés par des architectes de renom. Parmi la trentaine de projets élaborés, dix ne furent jamais construits. L’artiste s’est focalisé sur ceux-là afin de réaliser une série de bas-reliefs.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le programme Case Study Houses ?
Il s’agit d’un projet d’échelle internationale qui a eu beaucoup d’influence. Il a donné naissance à l’une des plus importantes et ambitieuses réalisations d’architecture résidentielle. Mon intérêt s’est porté sur le caractère même de ces maisons, qui étaient en rupture totale avec leur époque, avec la tradition, et où l’on trouve une absence réelle de restrictions, tant d’un point de vue formel qu’esthétique ou matériel. Ce qui m’intéressait aussi plus précisément, c’était le caractère utopique du projet, et bien sûr de questionner son devenir.

Qu’y avait-il d’utopique dans ce projet ?
La proposition elle-même était vraiment en rupture avec l’architecture type du moment. Le projet s’est étalé en deux volets, de 1945 à 1966. L’idée était de proposer des maisons avec tout le confort moderne alors qu’on était en pénurie de logements aux États-Unis. La réponse a constitué en des maisons très aseptisées, minimales, très éloignées de l’habitat populaire et commun.

Pourquoi vous êtes-vous focalisé sur les dix maisons jamais construites ?
Ces projets n’ont pas été construits pour des raisons très simples. Ils n’ont pas trouvé de clients ou de terrains appropriés, ont parfois été jugés trop peu conventionnels, d’autres ont été tellement modifiés suite à des demandes particulières qu’il y a eu des différents entre l’architecte et les clients. C’est donc le fait qu’ils soient restés en stand-by qui m’a interpellé, d’autant qu’il en reste très peu de documentation : seulement quelques plans, dessins, maquettes, voire des descriptions assez évasives. Cela me laissait le champ libre à interprétation et extrapolation.

Le but de votre intervention fut-il de pratiquer comme un désossage des principes architecturaux de ces maisons, afin de traduire ces derniers en sculpture ?
L’idée était d’essayer, pour chacune des œuvres, de me dégager d’une représentation trop descriptive tout en prenant, bien entendu, en considération l’architecture de départ, qui d’ailleurs reste toujours identifiable. Je n’ai pas souhaité fabriquer des maquettes fidèles aux maisons, avec leurs principes architecturaux, mais les représenter sous forme de bas-reliefs afin d’en proposer une autre lecture, sûrement plus abstraite que figurative. D’ailleurs, les pièces de cette série adoptent des aspects différents. Cela va de formes très pures et minimales jusqu’à la ruine, où le matériau de récupération cohabite finalement avec des matériaux standardisés. C’est cette idée du devenir d’une maison en perpétuelle mouvance, qui mute selon l’environnement, l’individu et d’autres critères qui m’a interpellé.

Vous parliez d’interprétation et d’extrapolation. Reposent-elles sur l’usage des matériaux, comme le béton et le crépi, dans des bas-reliefs inspirés de maisons de Whitney R. Smith et Richard Neutra ?
Pour certaines, je suis parti du plan de masse en respectant la proportion de la maison. Et chacune est spécifique, avec ses propres matériaux en effet. Par exemple, celle de Smith était posée sur une dalle en béton que j’ai repris. Plus que l’extérieur, c’est l’intérieur qui m’intéressait, car il avait pensé un mode de circulation assez complexe. J’ai donc utilisé des barres de fer torsadées, qui constituent également l’armature du béton du soubassement et, une fois pliées et disposées, indiquent chaque espace de l’habitation. L’on parvient finalement à une forme qui respecte les proportions de la construction tout en la laissant identifiable, sauf que les murs ont laissé place à ces éléments en fer qui évoquent l’espace complètement ouvert et la ruine. Le bas-relief inspiré d’un projet de Neutra conserve lui aussi la forme et les proportions de la maison initiale, tout en étant entièrement recouvert de crépi. Je me suis focalisé sur des éléments de finition entendus comme préceptes de la modernité. Faire un bloc, une image assez abstraite, en utilisant quelques matériaux permettait finalement d’obtenir un contraste entre l’aspect brut et l’idée de l’architecte, qui était de justement faire du sensible et du poétique avec du brut.

WILFRID ALMENDRA. KILLED IN ACTION (CASE STUDY HOUSES), jusqu’au 12 février, Bugada & Cargnel, 7-9, rue de l’Équerre, 75019 Paris, tél. 01 42 71 72 73, www.bugadacargnel.com, du mercredi au samedi 14h-19h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°315 du 11 décembre 2009, avec le titre suivant : Entretien avec Wilfrid Almendra, artiste

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