Vendredi 6 décembre 2019

En roue libre et sans saveur !

Au Centre Pompidou, la rétrospective consacrée à Yayoi Kusama se montre terne et décevante

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2011 - 669 mots

PARIS - L’expression populaire « être en roue libre », utilisée pour qualifier une personne devenue incontrôlable, sied à la perfection à Yayoi Kusama.

Inclassable et inaccessible, l’artiste japonaise qui, depuis la fin des années 1970, a choisi de vivre dans un asile psychiatrique, où elle bénéficie d’un atelier afin de continuer à travailler, a toujours donné d’elle l’image d’une sympathique « douce dingue » habitée par les hallucinations et les craintes exprimées dans son travail.

Selon la légende, l’artiste aurait connu, à l’âge de 10 ans, une expérience hallucinatoire fondatrice et vu des fleurs rouges se multiplier autour de la table familiale ; son œuvre véritablement obsessionnelle fait la part belle aux pois. De là se développe une peinture qui, dès ses débuts en 1950, fait montre d’un goût pour un univers surréalisant dans lequel apparaissent les tentacules (Earth of Accumulation, 1950) qui continueront d’émerger du sol quelque quarante ans plus tard, dans de nombreuses installations.

Espaces étriqués
Très tôt apparaissent également les fameux pois, métaphoriques d’une dissolution progressive de l’image de l’artiste dans le cosmos. Dès 1958 et l’installation à New York, ils donnent naissance à des peintures monochromes faites d’une gestuelle sûre et un rien agressive, qui, déclinée sur de vastes formats – parfois des toiles de plus de 10 mètres de long (Infinity Net Painting, 1960) – installent un univers incertain. Ce monde dénué de frontières trahit un mal-être et une incertitude quant à la place à y occuper, tant psychiquement que corporellement.

C’est justement à travers le corps que Kusama s’exprime de la manière la plus radicale. Portée par les revendications politiques des années 1960, l’artiste multiplie les performances. On la retrouve incorrecte et presque scandaleuse dans des happenings jubilatoires où les corps se peignent, se déploient et s’enchevêtrent, parfois même dans l’espace public : des actes que, malheureusement, la pudibonderie à laquelle notre époque est soumise interdirait aujourd’hui.

La rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou, à Paris, avec environ 150 œuvres couvrant une période allant de 1949 à 2011, est pourtant navrante car terriblement ennuyeuse, pour ne pas dire d’une tristesse affligeante. Sans relief aucun, l’accrochage empile cadres et tableaux dans des espaces étriqués. Manifestement l’espace manque, et l’institution, au lieu de se contenter d’aligner des noms, serait bien inspirée de leur conférer de l’envergure en se donnant les moyens de ses ambitions ; on en est loin ici.

D’entrée, l’installation I’m Here, but Nothing (2000), initialement un vaste intérieur totalement couvert de pois fluorescents, n’est plus qu’une étroite salle à manger. Ternes sont également les salles de peintures monochromes des débuts new-yorkais, qui pâtissent de la curieuse décision de respecter une stricte chronologie en séparant le blanc de la couleur. Même l’aspect le plus spectaculaire de l’art de Kusama n’est pas à la fête. C’est après son retour au Japon, en 1973, que l’artiste développe progressivement ses installations spatiales, complètement immersives par l’usage de miroirs dans des salles ou des labyrinthes clos. S’y déploient des infinis emplis d’objets couverts de pois ou de diodes lumineuses aux couleurs changeantes. Les seuls exemples installés ici (deux Infinity Mirrored Rooms de 1998 et 2011, l’une emplie de champignons et l’autre de lumières suspendues) sont, une fois encore, d’échelle trop réduite pour produire un quelconque effet ; elles restent plates !

Que dire enfin des peintures les plus récentes, datées de 2009-2010, qui closent le parcours ? Évoquant un mauvais « graff » des années 1980, elles ne dégagent plus nulle énergie ; on aurait pu en faire l’économie.

Bien que qualitativement très inégal, le travail de Kusama a toujours su capter l’attention à travers le grain de folie émergeant de créations prêtes à faire exploser le champ visuel. La présente exposition ne lui rend pas justice, qui lui en a retranché tout le sel… et donc la saveur.

YAYOI KUSAMA

Commissaire : Chantal Béret
Nombre d’œuvres :environ 150

Jusqu’au 9 janvier 2012, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr, tlj sauf mardi 11h-21h. Catalogue, 144 p., ISBN 978-2-84426-536-4, 29,90 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°357 du 18 novembre 2011, avec le titre suivant : En roue libre et sans saveur !

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