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En pleine lumière

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2007 - 704 mots

Une partie de la collection Pinault, consacrée à l’image en mouvement, s’expose à Lille. Un accrochage cohérent qui s’accorde aux pulsions et cycles inhérents à la vie humaine, sociale et politique.

 LILLE - C’est une exposition remarquablement construite qui, dans les locaux du Tri Postal, à Lille, regroupe une part des œuvres filmiques de la collection François Pinault, auxquelles s’adjoignent également quelques photographies et installations. Des six sections rythmant l’accrochage, c’est une impression globale de gravité qui se dégage, sans pourtant qu’aucun pathos ni sentimentalisme bas de gamme n’en perturbent la cohérence et la découverte, qui n’est pourtant pas exempte de surprises. À commencer par celle que constitue l’immense installation de Dan Flavin Untitled (to Saskia, Sixtina, Thordis), jamais revue depuis sa création en 1973.
Opérant telle une amorce, l’œuvre composée de plus de trois cents néons de quatre couleurs distinctes impose un rythme rigoureux et séquencé au très long espace qui l’accueille. Surtout, cette entrée en matière se révèle particulièrement efficace en introduction à l’image mouvante, dont elle semble ici anticiper les questions inhérentes à la dématérialisation, la fragmentation du signal et la recomposition du motif, le déroulement...
Caroline Bourgeois, à qui fut confié l’assemblage de cette partie de la collection Pinault et qui s’est donc naturellement vue proposer le commissariat de cette manifestation, a habilement combiné tensions sociopolitiques et préoccupations « existentielles » à l’œuvre au cours des quarante dernières années.
Ainsi, à une section relisant les apports des années 1970, qui permet de se replonger dans l’agitation et  les postures critiques de l’époque, répond deux étages plus haut aux « Histoires de vie et de survie », où surgissent la violence du monde contemporain et les capacités de résistance qu’elle induit.

Dureté du monde
Au rez-de-chaussée, Dara Birnbaum interpelle quant à la manipulation des structures de pouvoir via les programmes télévisés et l’industrie de « l’entertainment », en ralentissant le déroulement d’un feuilleton ((A) Drift of Politics : Laverne & Shirley, 1979), tandis que Dan Graham, avec son magnifique Body Press (1970-72), défie genres et identités grâce au ballet de deux corps nus. Très surprenante, une complexe installation de Vito Acconci dénonce l’impérialisme culturel américain, en incorporant à un ensemble de boîtes noires un film où alternent images d’une arme à feu et d’une main gantée de cuir déplaçant des volumes.
Au deuxième étage, la violence sourd du contexte urbain, dans une quadruple projection de Kimsooja où l’artiste, immobile, questionne sa présence au monde en résistant aux flux (A Needle Woman, 1999-2000). Avec Exodus (1992-97), Steve McQueen se penche sur l’exotisme et le déracinement dans le centre de Londres, quand Anri Sala évoque les destins en marge de deux personnages (Nocturnes, 1999).
À cette tension bien rythmée succède Birth of Love (2006) d’Adel Abdessemed. Ce film vient ici ponctuer une série de sept moniteurs répartis dans le bâtiment, montrant chacun un chat de race différente lapant du lait (Happiness in Mitte, 2003) – qui provoque un gênant sentiment de déjà-vu, puisque le duo suisse Fischli & Weiss a réalisé en 2001 un film identique (Busi), mais où n’apparait qu’un seul félin !
Une telle exposition pouvait difficilement se concevoir sans une étude du regard et de la fascination portés sur le cinéma par les artistes au cours des années 1990, ère d’avènement de la vidéo en tant que médium artistique. Avec la section « Histoires de cinéma », c’est presque une solide exposition dans l’exposition qui est proposée, avec des œuvres majeures de huit artistes – Rodney Graham, T.J. Wilcox, Francesco Vezzoli, Philippe Parreno… S’y trouve le toujours efficace Through a Looking Glass (1999) de Douglas Gordon, qui voit l’image du De Niro de Taxi Driver se parler dans un miroir, alors que la même scène est projetée sur le mur d’en face avec un léger décalage. Décalage encore chez Pierre Huyghe, qui a fait jouer à Bruno Ganz, 20 ans plus tard, une scène manquante de L’Ami américain de Wim Wenders (L’Ellipse, 1998). Une œuvre qui ici semble renforcer les impressions de boucle et de mouvement qui, sans fin, parcourent l’exposition.

PASSAGE DU TEMPS. COLLECTION FRANÇOIS PINAULT FOUNDATION

Jusqu’au 1er janvier 2008, Le Tri Postal, Avenue Willy Brandt, 59777 Euralille, tél. 08 91 56 30 00, www.lille3000.com, mercredi, jeudi, dimanche 10h-19h, vendredi et samedi 10h-21h. Catalogue co-édition Lille 3000/Skira, 176 p., ISBN 978-88-6130-436-9.

Passage du Temps

- Commissaire : Caroline Bourgeois, directrice artistique du Plateau, Paris - Nombre d’artistes : 39 - Nombre d’œuvres : 76

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°268 du 2 novembre 2007, avec le titre suivant : En pleine lumière

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