Samedi 24 février 2018

Physique

D’un spectre à l’autre

Entre expériences scientifiques et rêveries utopiques, Bettina Samson propose, à la Galerie de Noisy-le-Sec, une boucle temporelle centrée sur la lumière

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2010

NOISY-LE-SEC - Arpenter l’exposition de Bettina Samson dans les locaux de La Galerie, à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), équivaut presque à entrer dans un jeu de piste où des questionnements relatifs aux phénomènes de vision, d’apparition et de « réalité » de l’image sont traités par la dispersion patiente et méthodique d’une série d’indices.

Si une série de tirages argentiques semble figurer des étoiles éclairées par une lumière curieuse et aléatoire, ce qui est offert au regard relève simplement d’un phénomène physique et non de la représentation d’un ailleurs lointain. Les clichés procèdent en effet de l’exposition de pellicules vierges aux radiations émises par une pechblende, pierre faiblement radioactive dont l’activité fut découverte en 1896 par le physicien Henri Becquerel (Comment, par hasard, Henri Becquerel découvrit la radioactivité #1, #4, #5, #6, #9, 2008).

À l’installation est adjointe une copie surdimensionnée de l’établi du même chercheur sur lequel – anachronisme ? – est posée une copie du courrier adressé par Albert Einstein au président Roosevelt en 1939, l’enjoignant à développer les recherches des États-Unis sur le nucléaire (L’Établi de Becquerel, lettre de son futur, 2008).

Effet d’optique
Dans une salle contiguë, les fenêtres sont recouvertes d’un film adhésif transparent à la coloration évoluant en dégradé, qui tente de reconstituer la première photographie du spectre solaire effectuée en 1848 par Edmond Becquerel… père d’Henri ! L’œuvre Première photographie du spectre solaire, altérée par le temps et avec raies d’absorption (2009) laisserait donc penser que sont rendues visibles les caractéristiques et composantes de la lumière solaire. La présence adjacente d’un cylindre en résine aux couleurs identiques, qui constituerait un carottage du même spectre (Première photographie du spectre solaire, altérée par le temps et sous la forme rêvée d’un carottage, 2009), achève de convaincre que la réalité, tant des phénomènes de vision que de l’« approche scientifique » déployée par l’artiste, est tirée vers la fiction, ou, en tout état de cause, se voit déplacée vers des marges instables.

Dans une salle comme dans l’autre, c’est la lumière, ses modes d’apparition et son potentiel de révélation et de diffusion qui sont au centre des préoccupations de l’artiste, lequel, en jouant avec les certitudes, rend visible un invisible qui est en outre inexistant ! Le tout sous des arcanes temporels pour le moins perturbés.

Bettina Samson pousse cette logique interrogative un cran plus loin, dans un autre espace où l’usage d’une lumière jaune spécifique permet un curieux effet d’optique : un disque rotatif tourne dans un sens alors que l’œil le voit se mouvoir dans des sens alternés. Tomorrow and Tomorrow and Tomorrow (2009), qui semble évoquer un emballement temporel vers un futur incontrôlable, emprunte son titre à un recueil d’Aldous Huxley, maître dans l’art de ce type de décalages. Huxley qui, en outre, vécut un temps dans le désert de Mojave, en Californie, afin de constater l’échec de l’utopie portée par la communauté socialiste de LLano Del Rio, installée là en 1914, et qu’évoque une statuette (Members of the utopian community of Llano Del Rio, as unseen by Aldous Huxley, who lived next to his ruins years after, 2009).

Avec une rigueur qui n’interdit pas le plaisir, l’artiste empile les strates et convie le spectateur à suivre les circonvolutions d’une vaste boucle dont le dernier chaînon serait ici un film Super-8 qui délivre une étrange impression de déjà-vu. Après avoir filmé l’installation des œuvres de la première salle lors d’une exposition antérieure à Marseille, les bandes furent de nouveau soumises à la radioactivité d’une pechblende, laissant s’inscrire sur la pellicule des éclairs de lumière (Cinq fois 3:30 d’exposition, 2009). Le tout devient troublant et fantomatique… d’un spectre à l’autre !

BETTINA SAMSON

Commissaire : Marianne Lanavère, directrice de La Galerie
Nombre d’œuvres : 10

BETTINA SAMSON, jusqu’au 13 février, La Galerie, 1, rue Jean-Jaurès, 93130 Noisy-le-Sec, tél. 01 49 42 67 17, www.noisylesec.fr, tlj sauf dimanche-lundi, 14h-18h, samedi 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°316 du 8 janvier 2010, avec le titre suivant : D’un spectre à l’autre

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