Vendredi 23 février 2018

Monographie

Distorsions du réel

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2009

À travers des questionnements liés au temps ou au langage, Laurent Montaron, en deux expositions, installe des atmosphères qui interrogent le récit et la possibilité de percevoir le réel.

VILLEURBANNE, REIMS - C’est un coup à double détente qui fait aller de l’avant tout en regardant vers l’arrière. Une double détente qui inscrit le décalage comme une voie possible de compréhension du monde.
En deux expositions concises et précises, Laurent Montaron déploie patiemment et avec le juste ton toute une série de préoccupations qui le questionnent sans relâche, relatives au temps, au langage et à la nature du récit. La double approche est présente jusque dans la structure même d’une œuvre coproduite par l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne et le FRAC Champagne-Ardenne, à Reims, et présentée dans les deux institutions. Sur deux grands écrans juxtaposés, Balbvtio (2009) donne à voir la même histoire – sorte de parcours initiatique, très allégorique, d’un enfant qui tue des pigeons dans une église et apprend à traduire l’esperanto – filmée deux fois presque à l’identique. La subtilité tient dans le « presque », en ce que ci et là sont perceptibles de ténus décalages dans l’image ou le son.
À la visite de ces deux accrochages, tout semble en effet s’accorder autour de cette notion de décalage, source d’incertitude et de perturbation des repères dans le déroulé des choses.
C’est d’ailleurs un potentiel narratif doublé d’une sorte de mise en condition physique qui accueille le visiteur à Villeurbanne, par une pièce sonore réalisée avec l’Orchestre du Capitole de Toulouse (Sans titre, (D’après la Sonosphère d’Elipson), 2006). La formation s’est accordée sur la sinusoïde de la tonalité du téléphone. S’ensuit une sorte de bourdonnement dont les variations très enveloppantes installent une forme d’étrangeté, une curieuse atmosphère toutefois dénuée d’emphase ou d’effets spéciaux, qui accompagne toute la visite.

Observation et divination
Dans un observatoire, l’action des scientifiques ne semble répondre à aucune forme de logique pendant qu’en voix off s’égrènent les phrases injonctives d’une diseuse de bonne aventure, faisant ainsi se télescoper observation et divination (Readings, 2005). L’image fixe d’un acteur dans un studio de cinéma, projetée par une diapositive, s’anime grâce à l’hélice d’un ventilateur tournant devant le projecteur, avec pour conséquence l’inscription d’un souvenir rétinien (After, 2007). Le film Will there be a sea battle tomorrow ? (2008), avec une jonction parfaite entre le début et la fin qui fait perdre tout repère dans la linéarité du déroulé, revient sur des expériences de précognition et de télépathie menées dans les années 1970. Il faut sortir d’un espace blanc, aveugle et muet, où rien ne se passe, pour faire se déclencher un message en morse (Silent Key, 2009)…
Presque en une suite logique à cette œuvre – le décalage, toujours ! –, s’expose à Reims un film en 16 mm seulement visible à travers les hublots d’une double porte. Une main y compose un message morse, dont la sonorité n’est pas exactement synchrone à l’image, demandant à ce que l’on répète : « Please Again » (Key, 2009).
Par cette manière de bousculer la continuité à force de filtres ou de va-et-vient, plus que la mécanique du regard c’est véritablement les modes de perception et, partant, la manière de prendre position dans le temps et l’espace qu’interroge l’artiste.
Quand présent et futur s’interpellent de la sorte, jusqu’à parfois se chevaucher, c’est le réel lui-même qui est mis à l’épreuve. Montaron ne le représente pas mais le distord afin d’en proposer une figuration possible, portée par un fort ressenti.
Dans un coin du FRAC de Reims se trouve également une Page hypothétique de la fin du chapitre 5 du Mont Analogue de René Daumal (2009). L’artiste a imaginé une suite à cet ouvrage inachevé offrant de multiples strates de compréhension, écrite pour coller au plus près du style du livre et de son développement potentiel. Ce faisant, Montaron contraint le réel à s’installer dans l’ordre de l’hypothèse. Un coup à double détente…

LAURENT MONTARON, jusqu’au 15 mars, Institut d’art contemporain, 11, rue du Docteur Dolard, 69100 Villeurbanne, tél. 04 78 03 47 00, www.i-art-c.org, tlj sauf lundi-mardi 13h-19h.
LAURENT MONTARON. AYYLU, jusqu’au 19 avril, FRAC Champagne-Ardenne, 1, place Museux, 51100 Reims, tél. 03 26 05 78 32, www.frac-champagneardenne.org, tlj sauf lundi 14h-18h. Catalogue à paraître.

LAURENT MONTARON
Commissariat :
Villeurbanne : Nathalie Ergino, directrice de l’Institut d’art contemporain
Reims : Florence Derieux, directrice du FRAC Champagne-Ardenne
Nombre d’œuvres : 16 et 4

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°298 du 6 mars 2009, avec le titre suivant : Distorsions du réel

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