Dimanche 21 octobre 2018

Aux frontières du visible

Disparition annoncée

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 19 mars 2004 - 741 mots

À l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, l’exposition « Densité ± O » interroge la prolongation contemporaine de l’art conceptuel et minimal des années 1960.

 PARIS - L’Aérogel est actuellement le matériau le plus léger du monde. On peut toutefois douter de son existence même, tant le rectangle translucide exposé par Ann Veronica Janssens ressemble à un nuage stabilisé. Fragile, entre condensation, dissipation, apparition et disparition, l’œuvre tourne autour de cette « Densité ± 0 », sujet et titre de l’actuelle exposition de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Privilégiant des procédures et gestes minimaux, le propos de la manifestation renoue avec nombre de pratiques développées dans les années 1960 sous la bannière de l’art conceptuel et qui recherchait la quasi-disparition physique de l’œuvre, du moins sa dématérialisation. « Les artistes présentés dans “Densité ± 0” partagent les mêmes préoccupations pour des notions telles que le vide, l’immatériel, l’entropie, le minimal, l’éphémère ou le silence », notent justement dans l’introduction du catalogue Caroline Ferreira d’Oliveira et Marianne Lanavère, co-commissaires de la manifestation. Toutefois, dans leur grande majorité, la vingtaine d’artistes invités ici (parmi lesquels Francis Alÿs, Marie Cool et Fabio Balducci, Marcel Dinahet, Ceal Floyer, Fiorenza Menini, Frédéric Nogray, Roman Signer, Annika Ström, Joëlle Tuerlinckx) ont développé leurs travaux dans les années 1990, et augmenté le radicalisme originel de l’art conceptuel par des dimensions parfois induites, mais rarement assumées directement par les artistes d’alors. Chez John Wood et Paul Harrison, l’humour burlesque vient se superposer à l’étude du white cube. Hundredweight (2003), la suite de vidéos qu’ils présentent, égrène une série d’actions/saynètes filmées en plan aérien. Comme des cobayes de laboratoire, le duo prend les marques de la salle d’exposition avec différents moyens (peinture, mobilier, sculpture…), mais impliquant toujours leur corps (une des dimensions premières du burlesque). Roman Ondák fait lui dessiner à des tierces personnes l’espace d’une galerie (Untitled (Empty Gallery), 2000). Une variation autour du « vide » donc, mais qui intègre ici des notions de narration et d’autobiographie. Graham Gussin rejoue pour sa part une photographie de Giuseppe Penone (Roversciare i propri occhi, 1972), substituant aux lentilles en miroir des lentilles noires (Know Nothing (Self Portrait as X- The Man with X-Ray Eyes), 2003) dans une référence à la science-fiction des années 1950.
L’idée d’« infra-mince » développée par Marcel Duchamp trouve aussi de nombreux échos dans l’exposition par l’attention portée au domaine du non visible comme du non sensible. Pour ce faire, Jiro Nakayama plonge un micro dans 1 m3 d’eau et, par le déphasage de deux ventilateurs tournant face à face (La Phase, 1993), obtient une ombre décalée, suggestion de la fameuse « quatrième dimension ». Dans les années 1990, cette notion d’« infra » a également été portée dans le domaine de la musique électronique avec une attention particulière aux événements les plus fins. Ainsi, la synthèse granulaire est un procédé de création d’une onde sonore à partir d’un son de l’ordre de la milliseconde. Prônant une esthétique simultanément scientifique et sensible, le musicien Carsten Nicolai propose une installation un brin démonstrative autour de la formation des cristaux de neige (Snow Noise, 2001).

Opacité
En ouvrant ses portes quasiment en même temps que « Playlist » (lire le JdA n° 188, 2 mars 2004) au Palais de Tokyo, l’exposition des Beaux-Arts offre un miroir atone à la profusion de signes qui se déploie de l’autre côté de la Seine et prouve la diversité de la création contemporaine. Ici, l’opacité (même sensible) prévaut. Si le bâtiment est ausculté par Mark Bain dans une installation vibrante qui répercute les ondes radio émises par l’architecture, l’extérieur est totalement occulté. Peu de considérations sur l’environnement et le contexte social des œuvres mais un retour à leurs composants propres… une réduction à l’élémentaire qui rappelle les pratiques de la fin des années 1960. En forçant (pas mal) le trait, on pourrait dire que Paris est en pleine nostalgie des années 1960 : les enfants du pop et du Nouveau Réalisme d’un côté (« Playlist »), les rejetons de l’art conceptuel et minimal de l’autre (« Densité ± 0 »). Même en considérant les lectures et relectures historiques et artistiques qui leur sont propres, leurs croisements et sources mutuelles, les deux mouvements semblent encore opérer comme ligne de démarcation.

DENSITÉ ± 0

Jusqu’au 11 avril, École nationale supérieure des beaux-arts, 14, rue de Bonaparte, 75006 Paris, tél. 01 47 03 50 00, tlj sauf lundi, 13h-19h, www.ensba.fr. Catalogue, 152 p., 25 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°189 du 19 mars 2004, avec le titre suivant : Disparition annoncée

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