Centre Pompidou

« Dionysiac », son flux et ses reflux

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 15 avril 2005 - 785 mots

L’exposition veut consacrer l’énergie des figures de l’excès censées figurer notre époque. Une tentative du trop qui fait flop.

 PARIS - « Names, names, names ! », s’écriaient hystériques les deux protagonistes de la cruellement réaliste série télévisée britannique « Absolutely Fabulous », héroïnes lancées dans un shopping effréné à la recherche de grandes marques. Des noms, des noms, des noms, semble aujourd’hui leur répondre le Centre Pompidou. L’exposition « Dionysiac » achève en effet de nous convaincre que ce n’est pas en ces murs que l’on fait des découvertes,  sa programmation semblant en grande partie dictée par le marché. Car des noms, il n’y a que cela, quatorze au total et non des moindres – Paul McCarthy, Maurizio Cattelan, Thomas Hirschhorn, Fabrice Hyber, Keith Tyson, Jonathan Meese… Une occasion de ne pas bouder son plaisir donc.
De plaisir, il est justement question, comme de son pendant, le dégoût. Quand ils sont passés à la moulinette de la pratique artistique, il résulte des comportements, images et propos souvent dégoulinants et irrévérencieux illustrant les rapports complexes entre l’art et la vie. Cela tombe bien puisque l’un des buts avoués de la manifestation est de célébrer l’énergie vitale qui préoccupe ses protagonistes ; énergie vitale envisagée à travers le prisme de la transmission – des sensations comme des idées –, le maître mot de l’affaire étant le « flux ».
L’exposition égrène ainsi tous les poncifs propres à une réflexion de ce genre, avec plus ou moins de bonheur : le sexe (Gelatin et ses collages plus que suggestifs ou Kendell Geers, avec une installation littérale de niveau deuxième année d’école d’art, La Sainte-Vierge (2005), dont on peine à croire qu’elle « évoque l’érotisme comme lien dangereux et menaçant », dixit le cartel) ; la bonne humeur (Richard Jackson et ses ours qui « pissent » de la peinture, Pump Pee Doo, 2005) ; la merde (avec les restes de la performance Shit Plug (1) de Paul McCarthy et Jason Rhoades réactivée pour l’occasion) ; la politique (on a tout de même quelque difficulté à relier l’excellent Atelier clandestin de Malachi Farrell au reste de l’exposition) ; le savoir (Thomas Hirschhorn évoque des utopies ou phénomènes culturels majeurs du XXe siècle et donne une nouvelle leçon de culture générale avec Jumbo Spoons and Big Cake (2000))… On oubliait la musique, avec l’indispensable juke-box à la playlist réalisée par les artistes, qui ne peut que donner du liant à l’ensemble.

Le grand méchant modernisme
Si l’ambition était de mettre en avant les formes de l’excès, force est de constater que le pari est réussi, beaucoup des installations remplissant leur espace clos presque jusqu’à la nausée. Les œuvres, souvent amples, étouffent littéralement dans leurs box respectifs, sans communication entre elles.
Au-delà de ce chaos trop organisé, trop cloisonné pour ne pas donner l’impression de vouloir dénoncer – assez candidement – le politically correct et titiller quelque peu la conscience morale du bourgeois (mais sans trop de débordements), on est gêné par le déploiement des moyens mis en œuvre pour tenter de faire la peau au grand méchant modernisme. Selon la conservatrice Christine Macel, aux commandes du projet, tous ces artistes « répondent par leur choix formel à la confusion du monde, qui ne peut qu’échapper […] à la logique du white cube » (2). Un joli paradoxe lorsqu’on recrée des boîtes pour chaque installation.
« Dionysiac » tenterait donc une nouvelle lecture du monde, débarrassée de scories culturelles encore trop envahissantes, et dresserait un constat, toujours d’après la commissaire, de « ce divorce difficile de l’époque avec le modernisme, et par conséquent avec l’art moderne, vers un art déjà post-“post-moderne”, après un moment de transition, qui débouche sur un art “post-utopique”, tel que le décrit [le philosophe] Jacques Rancière » (sic)… Ne pas oublier non plus d’interroger le « post-pop » !
Est-ce là l’un des principaux enjeux de l’art d’aujourd’hui que de toujours se retourner, obsessionnellement, vers le passé moderniste pour s’en détourner encore ? « Dionysiac » prétend ouvrir un nouveau front du discours polarisé vers les bouleversements contemporains, mais échoue en traçant un boulevard de questions déjà rebattues. Le projet ambitieux se révèle au final être une petite exposition, qui apparaît vaniteuse et bruyante, et rate sa cible par un excès de trop qui fait flop.

(1) exposée précédemment sous deux formes différentes à la galerie Hauser & Wirth à Zurich et à la galerie Kling & Bang à Reykjavik.
(2) repris du texte de Christine Macel publié dans le catalogue de l’exposition.

Dionysiac

Jusqu’au 9 mai, Centre Pompidou, galerie sud, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.cnac-gp.fr, tlj sauf mardi et 1er mai, 11h-21h. Cat., 240 p., 240 ill., 33,90 euros, ISBN 2-84426-259-7.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°213 du 15 avril 2005, avec le titre suivant : « Dionysiac », son flux et ses reflux

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