Samedi 5 décembre 2020

Photographie

Des architectures et des gens

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 28 février 2011 - 777 mots

L’artiste néerlandais Iwan Baan parcourt le monde pour saisir de façon originale les bâtiments des grands architectes et le monde qui les entoure.

HYÈRES - L’homme ne tient décidément pas en place. Parcourt la planète à une allure supersonique. Exemple : semaine 1 de l’an 2010, premier voyage Amsterdam-Tombouctou (Mali), 4 014 kilomètres. Semaine 2 : Tombouctou-Kampala (Ouganda), plus 4 903 kilomètres, soit 8 917 kilomètres. Et ainsi de suite, jusqu’à la semaine 52, dernier trajet au Japon, Karuizawa-île de Teshima. Total annuel : 293 284 kilomètres, soit plus de sept fois le tour de la Terre. Iwan Baan, 35 ans, n’est pas pilote de ligne mais… photographe d’architecture. Cela fait cinq ans qu’il se déplace de la sorte, depuis son premier labeur pour l’architecte néerlandais Rem Koolhaas. L’exposition « Iwan Baan, 2010 autour du monde, journal d’une année d’architecture », organisée à Hyères (Var) à la villa Noailles, retrace en 52 clichés, un par semaine et tous de même format, une année de travail de cet infatigable globe-trotter.

Son regard a su séduire plusieurs maîtres d’œuvre à travers le monde (les plus notoires !), d’où ces incessants périples transcontinentaux pour, outre ses campagnes personnelles, satisfaire leurs commandes. Nombre de photographes d’architecture – et d’architectes aussi ! – recherchent l’image ultime, graphique à l’extrême, avec un édifice plein cadre (ou un détail) et surtout aucun intrus, élément perturbateur ou autre gênant quidam. Iwan Baan, lui, prend du recul, au sens propre comme au figuré. Hormis ses intérieurs, le sujet, l’architecture, n’est quasiment jamais affiché frontalement. Bien au contraire, le photographe s’en écarte, voire, s’il le juge nécessaire, s’en éloigne carrément en prenant de la hauteur grâce à un hélicoptère. À chaque bâtiment, son point de vue, unique : celui qui va raconter, non simplement montrer. « Iwan Baan recherche la bonne distance, celle qui permettra de faire comprendre un édifice, de montrer comment il influe sur le contexte et inversement comment le contexte influe sur lui », résume Florence Sarano, co-commissaire de l’exposition.
À Los Angeles, la relative protection que pourrait constituer le patio de l’immeuble de logements construit par Michael Maltzan pour des personnes sans domicile fixe est aussitôt mise en doute par la proximité d’une multitude de voies rapides que l’on imagine assourdissantes. À Dubaï, où, depuis le centre-ville, il est impossible de montrer la tour Burj Khalifa dans sa globalité, Baan « grimpe » en hélicoptère pour la voir de loin et l’exhiber telle qu’elle est : une aiguille qui titille les nuages. En filigrane, on lit néanmoins l’incongruité de l’objet : une tour incroyablement élevée – la plus haute du monde – plantée en plein milieu du désert. 

La vie avant tout
Comme le souligne Iwan Baan, il « documente », plus qu’il ne « photographie », là est sa singularité. Lorsqu’il va photographier une résidence de Koji Tsutsui dans une forêt à deux heures de Tokyo et qu’il pleut, il n’attend pas l’éclaircie et s’exécute sous les trombes d’eau. Résultat : le subtil sfumato créé par la brume qui s’échappe des frondaisons ne fait qu’ancrer davantage la maison dans la réalité. Point de trépied, ni de spots envahissants, encore moins d’assistant(e), Baan voyage léger, avec son 35 mm numérique au creux de la main, ce qui lui permet de se mêler à la foule et, comme il dit, « de ne pas être là en tant que photographe ». Cela se ressent. Devant l’empilement de boîtes d’acier blanc et de verre du centre d’affaires Actelion (Herzog & De Meuron), à Bâle, un employé municipal balaie les feuilles mortes, des voitures circulent. La saynète paraît presque banale. Idem avec l’élégant tremplin de saut à ski de Holmenkollen (Julien de Smedt), à Oslo, lequel dessine comme une virgule dans le ciel, mais s’inscrit aussi pleinement dans le paysage.
Au premier plan, une femme, les bras croisés, observe trois fondeurs qui s’activent sur une piste en contrebas. À l’intérieur de la bibliothèque de l’université d’art Musashino (Sou Fujimoto), à Tokyo, une étudiante consulte un livre, confortablement lovée dans un fauteuil-cocon. Sans le savoir, elle dit tout de la sérénité du lieu. « Le bâtiment n’est plus un événement esthétique isolé, mais, au contraire, il est activé dans son environnement immédiat, capturant la relation entre deux mondes souvent déconnectés, celui du bâtiment réalisé et celui de l’intime proximité », estime, avec justesse, l’architecte américain Thom Mayne (Morphosis Architects à Los Angeles). Iwan Baan considère non seulement l’architecture mais aussi le monde qui tourne autour, montrant ce que d’aucuns de ses confrères évitent de montrer : la vie. 

IWAN BAAN

Commissariat : Jean-Pierre Blanc, directeur de la villa Noailles ; Florence Sarano, architecte

Nombre d’œuvres : 52

IWAN BAAN, 2010 AUTOUR DU MONDE, JOURNAL D’UNE ANNÉE D’ARCHITECTURE

Jusqu’au 27 mars, villa Noailles, montée de Noailles, 83400 Hyères, tél. 04 98 08 01 98, www.villanoailles-hyeres.com, tlj sauf lundi et mardi 13h-18h, vendredi 15h-20h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°342 du 4 mars 2011, avec le titre suivant : Des architectures et des gens

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