Vendredi 22 novembre 2019

Photo

Depardon en grand et en couleurs

Le Journal des Arts

Le 10 décembre 2013 - 666 mots

Le photographe rate son séjour au Grand Palais pour avoir souscrit au grand format sans que celui-ci ne corresponde à une nécessité dans son travail .

PARIS -  Le rouge du tracteur de son père, la nappe cirée jaune beige de la cuisine derrière laquelle sa mère pose… : c’est lors des premières prises de vue de la ferme du Garet et de ses parents, réalisées en 1984 dans le cadre de la Mission photographique de la Datar, que Raymond Depardon a eu « la révélation de la couleur. » À l’exception de ses films, celle-ci a ensuite déserté ses clichés jusqu’en 2000. Il lui « a fallu attendre les commandes de la Fondation Cartier et les expositions sur les Yanomami, les villes et Terre natale, pour revenir à elle, explique-t-il. Entre-temps je l’avais utilisée pour moi, pour mon plaisir. C’est le plaisir de la couleur que montre [l’exposition] “Un moment si doux”. »

« La photographie couleurs est ce que l’on connaît le moins de lui et que lui connaît le moins dans son œuvre », souligne Hervé Chandès, directeur de la Fondation Cartier pour l’art contemporain et auteur de cette rétrospective dédiée à la couleur, la première du genre, voire la première tout court puisque, étrangement, l’œuvre du photographe prise dans son ensemble, versant cinématographique inclus, n’a jamais fait l’objet d’aucune grande rétrospective analytique. La couleur donc comme une évidence pour l’un comme pour l’autre. Et pour cause, sans l’amitié qui le lie à Hervé Chandès, le photographe de Magnum n’aurait sans doute pas autant développé ce pan de son travail, ni photographié la France en couleurs, « poussé » également dans cette direction, précise-t-il, par Claudine Nougaret, son épouse et complice dans ses films. Raymond Depardon dit d’ailleurs d’Hervé Chandès qu’il est son « révélateur. » Un révélateur généreux et enthousiaste qui peine cependant au Grand Palais à faire entrer le visiteur dans son propos, desservi par sa scénographie.

Passé le préambule (une photographie grand format d’après une vue de 1967, un homme allongé dans un lit d’hôtel au Vietnam), l’accrochage aligne une somme de photographies petit format qui se perdent dans l’immense espace et déroulent l’évolution du style et de la narration, des premières images de la ferme familliale à la dernière campagne de photographies sur la France.

Bien que les volumes du Grand Palais profitent aux grands formats issus de la nouvelle production de photographies spécialement réalisées pour cette exposition dans des pays importants aux yeux de Depardon, en Éthiopie, au Tchad notamment, l’intérêt est bien maigre.

L’esthétique sensible des petits formats
Cette étrange articulation interroge la pertinence du grand format, censé conférer au photographe la stature de l’artiste. D’autant que la couleur prend sens chez Depardon sans nécessairement passer par de grandes dimensions. Il suffit de se reporter aux images petit format de la ferme du Garet ou aux vues inédites de Glasgow, puissantes dans leurs scènes de rue et d’arrière-cours en brique rouge plombées par un ciel gris et le déclin économique de la ville. On peut aussi se référer à cette petite série inédite relative à différents voyages entrepris dans les années 2000 en Amérique latine, à l’esthétique sensible et narrative, juste dans ses proportions et sa modestie, à l’exemple de ces chaises et cette table en Formica rouge photographiées en plan rapproché en Bolivie, en 2005. 

N’aurait-il pas fallu rentrer plus précisément, plus analytiquement dans l’évolution de l’écriture visuelle de Depardon, et montrer en quoi elle se distingue du noir et blanc ? N’aurait-il pas mieux valu distinguer dans l’accrochage les photos de reportages sur l’Afrique, l’Iran, les États-Unis ou l’Égypte, images somme toute banales mais certes importantes dans la chronologie, de celles de la ferme du Garet, inscrites dans un autre registre à plus d’un titre ? Enfin, la lecture du dernier corpus d’œuvres spécialement conçu pour le Grand Palais n’apporte rien, si ce n’est le trouble de voir une grande signature de la photographie célébrée comme une icône et sa photographie comme des tableaux irréprochables.

Raymond Depardon. Un moment si doux,

jusqu’au 14 février 2014, Grand Palais, Galerie sud-est, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris, www.grandpalais.fr, tlj sauf mardi 10h-20h, jusqu’à 22h le mercredi. Catalogue, 176 p., 153 photographies, éd. RMN-Grand Palais, 29 €.
Une rétrospective des films de Raymond Depardon est également organisée au MK2 Grand Palais jusqu’au 10 février 2014, www.mk2.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°403 du 13 décembre 2013, avec le titre suivant : Depardon en grand et en couleurs

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