Denyse Durand-Ruel

Collectionneuse

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 19 décembre 2003 - 1256 mots

Avec constance et modestie, la collectionneuse Denyse Durand-Ruel, à la fois indépendante d’esprit et sûre de son jugement, a mis sa fortune et son énergie au service des artistes.

Denyse Durand-Ruel exhale un enthousiasme que conforte une verve en accéléré. Rien ne destinait a priori ce bout de femme, ingénieur en machines-outils et épouse de militaire, à quitter sa vie de garnison pour se dévouer aux artistes contemporains. Après avoir travaillé pendant un an dans les usines Fulmen, elle se marie en 1956 avec l’officier Philippe Durand-Ruel, petit-fils du célèbre marchand d’art impressionniste Paul Durand-Ruel. Elle suit son époux de bases en affectations entre le Maroc et l’Algérie tout en affichant une certaine indépendance : « La vie de femme de militaire me convenait. J’avais toujours dit que j’épouserai un militaire pour qu’il ne soit pas sur mon dos. » En 1961, après un putsch raté dans les derniers feux de la guerre d’Algérie, son mari est incarcéré pendant trois mois. La même année, son beau-père, Pierre Durand-Ruel, décède.
De retour à Paris, le jeune ménage hérite d’une importante collection d’art impressionniste. « Seul l’arrière-grand-père, Paul Durand-Ruel, avait été génial. Personne n’avait rien acheté depuis. Au début, on a voulu faire la liaison entre les impressionnistes et notre époque en achetant des modernes. Mais on ne l’a pas fait parce que, pour acheter un Matisse, il fallait vendre deux impressionnistes. L’héritage n’allait pas suffire à combler le retard », rappelle-t-elle. Le couple s’oriente alors vers l’art actuel, faisant l’impasse sur l’onéreuse tranche de l’avant-guerre. Le couple, ou plus précisément Philippe Durand-Ruel et l’antiquaire Jean-Marie Rossi, lequel, après avoir entièrement meublé l’appartement familial en mobilier XVIIIe siècle, allait les initier à l’art contemporain. Denyse Durand-Ruel avoue à cette époque une position effacée. « Je faisais les vernissages avec eux, mais mon opinion importait peu », précise-t-elle sans se départir de sa bonne humeur.

Coup de force
Les époux rencontrent le marchand de tapis Sami Tarika, qui les présente à Fautrier. Philippe Durand-Ruel acquiert plusieurs œuvres, notamment des Otages des années 1940 et une sanguine de 1926, directement auprès de l’artiste. Vers 1963-1964, le couple achète Wols, César, Christo et Arman. En 1964, lors d’une exposition « Klein-Arman » chez Michel Couturier, à Paris, Philippe Durand-Ruel achète la veille du vernissage l’intégralité des pièces exposées. Tous les Klein historiques du couple, qu’il s’agisse d’une énorme éponge ou d’un obélisque, viennent de ce premier coup de force. Cet appétit les aiguille aussi sur les travées de Jean-Pierre Raynaud, puis de Bertrand Lavier. Tous les jeunes artistes deviendront des familiers du couple. Si la collection affiche une coloration très française, elle n’en compte pas moins des œuvres importantes du pop art achetées chez Ileana Sonnabend. Denyse Durand-Ruel obtient une voix au chapitre à partir de 1969. « Elle resitue les œuvres qu’elle aime dans une sorte de musée imaginaire, dans une cohérence qui lui est propre », souligne Bertrand Lavier. Engoncé dans un appartement surchargé d’œuvres, le couple migre vers une maison à Rueil-Malmaison.
Personnalité attachante, Denyse Durand-Ruel suscite une unanimité qui, ailleurs, paraîtrait douteuse, voire irritante. Dans son cas, les esprits les plus chagrins baissent leurs armes. « Elle est la preuve paradoxale qu’on peut générer des compliments consensuels sans pour autant être fade », affirme Bertrand Lavier. « Elle a une pêche d’enfer. C’est une Alsacienne, protestante, avec un tempérament très fort. Tout en étant sociable, elle garde une réserve. Même quand elle était malade, on ne l’a jamais entendue pousser un soupir. Le couple est d’une grande noblesse, totalement désintéressé », renchérit Jean-Marie Rossi. Tellement désintéressé en effet qu’il peut offrir une œuvre de Tony Cragg à Beaubourg alors qu’il ne possède personnellement aucune pièce de l’artiste.

Archiver les artistes contemporains
Aussi généreuse que disponible, Denyse Durand-Ruel a pris à bras-le-corps une tâche fastidieuse : les catalogues raisonnés. C’est que pour elle l’art n’est pas une simple diversion. En 1967, après la rencontre avec François Daulte qui lui narre les imbroglios des faux Renoir, elle se lance dans le travail d’archivage des artistes contemporains. Elle mène de front cette activité pour Jean-Pierre Raynaud, César, Arman et Bertrand Lavier. « Je trouvais épatant qu’elle commence le catalogue avec quelqu’un de jeune, avec une œuvre qui avait cinq ans d’âge. Elle est très scrupuleuse et très honnête, souligne Jean-Pierre Raynaud. Denyse s’est mise à la disposition de l’art alors qu’elle aurait pu avoir une vie plus frivole. D’autant plus que c’est un choix irréversible, qui vous embarque sur vingt, trente ans. » Elle publie les deux premiers tomes d’Arman (1991 et 1994) et le premier tome de César (1994) aux Éditions de la Différence. Mais les relations avec l’éditeur se dégradent. « Arman et César faisaient des multiples qu’ils donnaient aux Éditions de la Différence pour financer l’édition. Pour les trois premiers catalogues, cela c’est bien passé. Quand il a fallu faire le reste, l’éditeur disait ne plus avoir d’argent alors que les artistes avaient continué à lui donner des éditions », déplore Denyse Durand-Ruel, sans s’avouer vaincue. Grâce aux Éditions du Regard, elle parvient à publier en 1998 le premier tome de Jean-Pierre Raynaud. L’an prochain, l’éditeur italien Giuseppe Cudemo prendra le relais pour le dernier tome d’Arman.
Cette dévotion à une poignée d’artistes n’a pas émoussé sa curiosité. Sa petite silhouette musclée de skieuse est de tous les vernissages. « Elle s’est construit une vie à part. Elle a pris une place, dont son mari ne voulait pas parce qu’il aime le grand air ; il est solitaire, c’est l’anti-mondain. Quand il a commencé à se retirer, elle s’est affirmée en formant un noyau de relations composé de conservateurs, de collectionneurs », observe Jean-Marie Rossi. Un noyau entretenu par sa fonction de vice-présidente de la Société des amis du Musée national d’art moderne. « Elle est extraordinairement présente dans les réunions. Elle a le point de vue clair d’une personne qui a un goût sûr et qui s’exprime avec des mots très sobres », affirme le collectionneur François Trèves, président de la Société des amis. En 1984, le collectionneur Bob Calle fut son partenaire dans le premier groupe d’achat lancé par l’ancienne présidente de l’association, Sylvie Boissonnas. De leurs emplettes communes, quelques pièces ont rejoint les collections de Beaubourg. Ce fut le cas notamment d’une toile de Miguel Barceló, achetée pour 22 500 francs de l’époque, ou encore de Mademoiselle Gauducheau de Bertrand Lavier, acquise à l’arraché auprès du marchand Éric Fabre pour 30 000 francs. Certains Amis murmurent que la présence de Denyse Durand-Ruel donne une tournure plus « démocratique » à l’association : « Il est très important qu’elle soit là. Elle est active. Elle s’y connaît mieux que beaucoup d’autres et évite une dérive bon chic bon genre. »
Active sur le plan des archives, elle a toutefois ralenti le rythme de ses acquisitions personnelles. L’art actuel est la chasse gardée de son fils Christophe, expert chez Christie’s. « On ne marche pas sur nos plates-bandes respectives. Une fois, à la FIAC, j’ai voulu acheter une pièce de Séchas, mais Christophe m’a dit, non Séchas, c’est pour moi », raconte-t-elle. Elle reconnaît quelques lacunes – seulement une œuvre de Sigmar Polke –, aucune pièce d’Annette Messager : « C’est incompréhensible, on achètera ! » Moins boulimique, elle n’a pas dit pour autant son dernier mot...

Denyse Durand-Ruel en cinq dates

1956 : Mariage avec Philippe Durand-Ruel. 1961 : Installation à Paris, rencontre avec l’antiquaire Jean-Marie Rossi. 1967 : Début des catalogues raisonnés. 1991 : Publication du premier catalogue raisonné d’Arman. 2004 : Publication du dernier tome d’Arman.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°183 du 19 décembre 2003, avec le titre suivant : Denyse Durand-Ruel

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