Mercredi 20 novembre 2019

Grenoble

Décadrage

« Tableaux », au Magasin, expose une peinture échappée du châssis

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 20 juin 2011 - 475 mots

GRENOBLE - Derrière le titre volontairement trompeur de « Tableaux », le Magasin, à Grenoble, dresse le « tableau » d’une peinture redéfinie – ou « dé-définie », selon la formule du critique d’art américain Harold Rosenberg – à travers une sélection internationale de jeunes artistes dont certains sont exposés pour la première fois en France.

Le propos de l’exposition n’a pas pour objet de désigner une scène mais d’illustrer les diverses voies par lesquelles une jeune génération qui se revendique de la peinture relègue au grenier le médium traditionnel. 

Potentiel fictionnel 
Dès la première salle, les paradigmes de cette peinture décadrée apparaissent dans l’œuvre de l’Argentin Tomàs Espina. Keme résulte d’un incendie allumé dans un angle de la salle d’exposition. Sur le plafond, la suie de goudron déposée par la fumée dessine des moirures sombres et voluptueuses ; soudain, du geste punk émerge le souvenir des fresques de ciel dans les palais renaissants. Ici l’acte créateur insinue le doute sur sa nature accidentelle, l’œuvre qui appelle la contemplation est la trace d’une action passée, et c’est dans cet « avant » supposé de la peinture que se situe son potentiel fictionnel. La peinture comme trace et la création déléguée au hasard contrôlé – dans l’héritage de Duchamp autant que de l’expressionnisme abstrait – se retrouve dans l’œuvre de plusieurs artistes. Nicolas Chardon présente de grands diptyques composés à la fois de toiles blanches exposées cet hiver aux intempéries et de tissus tendus imprimés « trouvés » au marché. David Hominal, fils de charcutier, a créé son odorante série Fumoir en laissant s’imprégner sur la toile la suie et le jus de viande. Plus lyrique est la technique de Jessica Warboys dont les Sea Paintings sont réalisés à partir de grands draps saupoudrés de pigments confiés au ressac de l’océan. Dans ces vastes paysages abstraits aux couleurs pastel, on perçoit des références plus lointaines, ainsi à Monet, que celles qu’affiche la nouvelle abstraction suisse définie par le critique et commissaire d’exposition Christian Besson en 2008 sous le titre « abstraction étendue » et qui désigne ses pères dans le renouveau de la peinture abstraite des années 1980. 

Si l’exposition « Tableaux » semble au premier abord insister sur la diversité des supports accaparés par la peinture, à l’exemple de l’installation de Lili Reynaud-Dewar ou du rébus conceptuel de Benoît Maire, c’est dans la rencontre entre la peinture et la performance que se caractérise ce panorama. Quand la peinture n’est pas « l’après « de l’événement, elle se donne comme le décor d’un théâtre à venir, à l’image de la Forêt orange d’Ulla von Brandenburg qui recouvre les murs de la « Rue » du Magasin, en attendant d’être activée par une performance. 

TABLEAUX

Commissaires : Yves Aupetitallot, directeur du Magasin ; Vincent Honoré, directeur de la David Roberts Art Foundation à Londres

Nombre d’artistes : 21

Tableaux

Jusqu’au 4 septembre, Magasin, Centre national d’art contemporain, 155, cours Berriat, 38000 Grenoble, tél. 04 76 21 95 84, du mardi au dimanche 14h-19h, www.magasin-cnac.org

Légende photo

Pietro Roccasalva, Truka all-over (The Formula of the Phantom), 2010, courtesy Pietro Roccasalva et Johnen Galerie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°350 du 24 juin 2011, avec le titre suivant : Décadrage

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