Samedi 15 décembre 2018

Construction

De l’autre côté du mur

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 17 décembre 2004 - 728 mots

À Mouans-Sartoux et Nice, une série d’expositions questionnent le cadre de la peinture, le lieu et le non-lieu.

 MOUANS-SARTOUX, NICE - Sous l’intitulé « Avant-gardes polonaises, hier et aujourd’hui », l’Espace de l’Art concret à Mouans-Sartoux offre une traversée de la modernité polonaise en se plaçant sous l’ombre tutélaire de l’unisme. Créé à Lodz à la fin des années 1920, le mouvement s’inscrit dans la sphère des avant-gardes « constructives » du début du siècle. Il s’affranchit des barrières du cadre de la peinture pour penser un renouvellement élargi de l’environnement humain, tout en prônant une alliance entre la géométrie et des formes organiques. À partir des œuvres des fondateurs de l’unisme, Wladyslaw Strzeminski (1893-1952) et son épouse Katarzyna Kobro (1898-1951), l’exposition suit cet héritage de l’avant-guerre à nos jours en présentant les œuvres de Karol Hiller, Tadeusz Peiper, Julian Przybos ou Tadeusz Myslowski.
Représentant la dernière génération de cette influence, Jaroslaw Flicinski (né en 1965) a justement choisi de ne pas se placer en clôture, mais bien dans un passage. Motif moléculaire d’un côté et cible blanche peinte sur un blanc teinté de lilas, ses deux peintures murales (Promoting the Discovery) se font face. Au centre d’art, elles sont une interface entre l’espace consacré aux décomptes de Roman Opalka et le cabinet typographique de Stanislaw Drozdz, une poésie concrète en trois dimensions matérialisée par un cube blanc sur les parois duquel se répète le mot Miedzy (entre).
À Nice, où il a été invité dans le cadre de la programmation automnale de la Villa Arson avec Jason Dodge, Jean-François Moriceau et Petra Mrzyk, Jaroslaw Flicinski propose une autre traversée. Il a pris la tangente de la galerie carrée du premier étage du centre d’art en inscrivant une courbe de couleur aux trois quarts de celle-ci (The Rest is up to You). L’œuvre, qui se déploie dans la longueur par une composition géométrique au chromatisme vibrant, ménage en son centre un passage. Une porte qui met de côté l’hypothèse de la cimaise ou de la façade pour faire glisser la peinture vers le décor et dénouer une somme de situations aussi bien architecturales que temporelles, visuelles ou imaginatives. Ces sentiments contraires sont interpellés par un flash s’allumant de manière aléatoire cinq fois par jour.

Scènes maniaques
Noirs sur blancs et figuratifs, les crépitements émis quelques mètres plus loin par Jean-François Moriceau et Petra Mrzyk apparaissent, eux, d’un tout autre ordre. Après « The World is not Enough », « Diamonds Are Eternal », « Only for Your Eyes » et « Moonraker », leur dernière exposition à la galerie Air de Paris (lire le JdA n° 197, été 2004), le duo poursuit ses hommages lointains à James Bond en baptisant son exposition « Doctor No ». Occupant le premier étage, l’entresol et le rez-de-chaussée de la Villa Arson, l’intervention de Moriceau et Mrzyk est une plongée dans une salle de cinéma primitive, un espace noir et blanc où les dessins fonctionnent par associations mentales, renvois de formes et sautes d’humeur. Pas de fonds ni de surface donc, mais un tsunami graphique impressionnant dont les remous et les écumes régurgitent des pictogrammes dévoyés par un style glamour, des scènes maniaques et des cadavres exquis pop où se croisent Blanche-Neige, des caniches sexy et des champignons géants.
Emboîtant le pas à une telle déferlante, l’intervention épurée de Jason Dodge ne pouvait qu’apparaître – malgré l’indépendance des trois expositions, pensées comme trois monographies – comme un contrecoup déceptif. L’Américain ne cache d’ailleurs en rien ce manque. Son installation, Possibility of Rose Coloured Light, se présente comme une scénographie qui joue avec les codes du minimalisme, tout en exploitant les sentiments nostalgiques nourris par une absence. Les quatre salles mises à sa disposition sont quadrillées par des réglettes à néon dorées, suspendues au plafond et dont les tubes roses attendent encore au sol. « Immense parenthèse », son intervention est un « non-lieu » qui ressemble à une discothèque « de transit » peut-on écrire en empruntant à Marc Augé (Non-lieux, Seuil, 1994).

- AVANT-GARDES POLONAISES, HIER ET AUJOURD’HUI, jusqu’au 2 janvier, Espace de l’Art concret, château de Mouans-Sartoux, 06370 Mouans-Sartoux, tél. 04 93 75 71 50, www.crdp.ac-nice.fr, tlj sauf lundi 11h-18h. - JASON DODGE, JAROSLAW FLICINSKI, PETRA MRZYK ET JEAN-FRANÇOIS MORICEAU, jusqu’au 6 février, Villa Arson, 20, avenue Stephen-Liégeard, 06105 Nice, tél. 04 92 07 73 73, www.villa-arson.org, tlj sauf mardi 14h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°205 du 17 décembre 2004, avec le titre suivant : De l’autre côté du mur

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