Mercredi 24 octobre 2018

Bordeaux

De la distinction

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 août 2007 - 494 mots

Avec « Drapeaux gris », le CAPC emprunte une voie expérimentale.

 BORDEAUX - Le visiteur coutumier des lieux y perd, l’espace de quelques instants, ses repères et habitudes. La fameuse nef du capcMusée d’art contemporain à Bordeaux, que son vaste volume rend magnifique mais périlleuse à aménager, est coupée en son centre par deux nouveaux murs en « L » qui la barrent partiellement.
Si cette construction récente n’a pas l’aspect du neuf, c’est que l’artiste américain Kelley Walker a fait éditer un papier peint (Braniff Dalí, 2006) dont le motif n’est autre que la répétition de quelques pierres du bâtiment à partir de leur numérisation. Ainsi s’immisce dès l’entrée de « Drapeaux gris » – exposition venue du Sculpture Center de New York et organisée par le curateur Anthony Huberman et l’artiste Paul Pfeiffer – l’idée de plusieurs degrés de lecture et de réception pour chacune des œuvres présentées. Pour preuve le tableau de Jonathan Monk, accroché sur le mur de Walker, lequel tableau mêle des références à Walter de Maria et à Jack Goldstein, ainsi que son titre l’énonce (Walter de Maria’s Lightning Field Painted in the Style of Jack Goldstein circa 1986 (version 2), 2006).
C’est la « résistance des œuvres au commentaire » qui a séduit Charlotte Laubard dans la proposition faite aux deux commissaires invités. La nouvelle directrice du CAPC ne cache pas sa volonté d’engager le musée dans une voie plus expérimentale avec « des expositions moins thématiques mais revenant sur un questionnement plus ontologique de l’art ». Une orientation qui paraît satisfaire pleinement le maire de la ville, Alain Juppé, lequel s’est plu à souligner lors du vernissage le « vent nouveau » soufflant sur l’institution et la nécessité de voir s’y dégager un « art émergent ».
Plus que de résistance, il semble que la plupart des travaux regroupés aient en commun l’interrogation des voies d’identification, et, par-delà, la difficulté de la distinction entre les choses. Une difficulté qui dresserait presque un portrait en creux de l’esprit de notre époque, où sans cesse on traite de la dispersion (les paillettes imbibées de whisky répandues au sol par Liam Gillick [Dispersed Discussion Structure, 2006]). Mais aussi du détournement des conventions (le beau ventilateur de plafond de Gabriel Orozco, aux pales duquel est pendu du papier hygiénique [Ventilateur, 1997]) ; de l’inversion (le remarquable Strike en néon du collectif Claire Fontaine, qui ne s’éclaire que lorsque la salle est vide [Strike (K font V. 1), 2005] ; ou encore du doute (la projection d’images d’une anémone de mer hermaphrodite de Michael Krebber [Slide Projection, 2005])… Toutes interrogations qui en amènent d’autres, fondamentales, quant à la pertinence, la véracité et la qualité du message. Le fait de pointer pièges et chausse-trapes du processus de distinction suffit-il toutefois à apporter des éléments de réponse ?

DRAPEAUX GRIS

- Commissaires : Anthony Huberman, commissaire d’exposition au Palais de Tokyo, et Paul Pfeiffer, artiste - Nombre d’artistes : 24 - Nombre d’œuvres : 55

DRAPEAUX GRIS

Jusqu’au 18 mars, capcMusée d’art contemporain, 7, rue Ferrère, 33000 Bordeaux, tél. 05 56 00 81 50, tlj sauf lundi 11h-18h, le mercredi jusqu’à 20h. Catalogue, en anglais, éd. Sculpture Center, 376 p., 20 euros, ISBN 0-9703955-4-X

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°251 du 19 janvier 2007, avec le titre suivant : De la distinction

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