Samedi 21 septembre 2019

Biennale

Dans l’intimité danoise

Le Musée Heart, à Herning, accueille pour la première fois la 5e biennale « Socle du monde »

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 4 janvier 2011 - 810 mots

HERNING (DANEMARK) - Carré blanc sur fond blanc. En hiver, le lieu, un endroit improbable perdu au cœur de la région du Jutland, au Danemark, fait inéluctablement penser à Malevitch.

Des bâtiments immaculés sur un arrière-plan immaculé, non loin du centre-ville de Herning. Ainsi en est-il du nouveau Musée Heart, judicieuse contraction de « Herning Museum of Contemporary Art », construit il y a pile un an par l’Américain Steven Holl, architecte semble-t-il très prisé des Nordiques – il a réalisé le Kiasma, à Helsinki (Finlande), et le récent Musée Knut-Hamsun, à Hamarøy (Norvège). L’institution accueille, pour la première fois donc, la biennale « Socle du monde ». Un nom un brin pompeux et sans doute un peu lourd à porter pour une manifestation, mais qui s’explique doublement. D’abord, la pièce éponyme signée Piero Manzoni (Socle du monde, 1961) est, ici, exposée – le musée s’enorgueillit de détenir « la plus grande collection publique au monde » de l’artiste italien, soit une quarantaine d’œuvres. Ensuite et surtout : Manzoni a réalisé ce travail dans les années 1960, grâce aux subsides d’un mécène bien particulier, le fondateur de la manufacture de chemises Angli, Aage Damgaard, entrepreneur visionnaire et collectionneur. À l’époque, Manzoni conçut notamment la fameuse série des Achrome, pièces usant de matières textiles (coton, soie, velours, flanelle…). Celles-ci montrent à l’envi combien la synergie entre l’artiste et l’outil de production de cette manufacture fut intense. C’est précisément cette relation entre art et industrie qui est le fil conducteur de cette biennale plutôt intimiste, laquelle réunit cette année une quinzaine d’artistes. 

Représentation de l’autre 
Le thème de l’édition 2010, cinquième du nom est « Between Cultures », autrement dit « Entre les cultures ». Traduction : « Cette biennale s’inscrit dans un champ appelé l’«interculturalisme», explique Holger Reenberg, directeur du Heart Museum et commissaire de la présente édition. L’interculturalisme est un aspect actuel de la globalisation, il évoque les échanges culturels entre des groupes ayant des identités culturelles différentes. » À voir les œuvres, on comprend que ces « échanges » ne sont pas aussi spontanés ou, en tout cas, aussi idylliques que l’on pourrait croire. Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, même au Danemark. Avec KPTN Installation 1, sous-titrée Fuck-Off Money (Va te faire f… avec ton fric !), le Bosno-Danois Ismar Cirkinagic a disposé une chaîne hi-fi ultrasophistiquée d’une valeur de 550 000 couronnes danoises (environ 74 000 euros), diffusant de la musique classique. Le coût de ce matériel équivaut au montant exact que propose le gouvernement danois à l’artiste pour son retour dans son pays d’origine, la Bosnie-Herzégovine, famille comprise. Histoire d’enfoncer le clou, les airs diffusés sont signés par des compositeurs ou interprètes qui ont, un jour ou l’autre, dû quitter leur patrie natale, du Hongrois Béla Bartók au Russe Sergei Prokofiev, en passant par le Polonais Frédéric Chopin.
Danoise née aux Philippines, Lilibeth Cuenca Rasmussen, elle, a fait tisser par le fabricant de tapis Egetæpper huit portraits géants de personnages qui, grâce à un maquillage et à un déguisement, ont revêtu les attributs d’une nationalité ou ethnie autre que la leur. Ce travail sur la représentation de l’autre bouscule le spectateur à propos de sa propre identité, illustrant l’écart entre ce que les gens sont et… ce qu’ils voudraient être. 

Dérision 
Toutes les œuvres, ou presque, ont bénéficié du soutien financier d’une entreprise. Pour le projet de l’Uruguayen Marcelo Viquez, un P.-D.G. – Peter Lassen, des meubles Montana – a même donné de sa personne. Il est, avec Viquez, l’un des deux comédiens de la vidéo Une brève parodie de l’échange culturel dans laquelle il habille l’artiste de pied en cap d’un élégant smoking. La métaphore est double : d’un côté, l’émigré est invité à se fondre dans le « costume » et donc les mœurs occidentales, de l’autre, les rôles entre patron et employé s’inversent avec ironie. La dérision est aussi de mise dans Living Room, charmant petit salon de prime abord, érigé par le duo danois Sofie Hesselholdt et Vibeke Mejlvang. À y regarder de plus près, cet intérieur bourgeois se révèle inquiétant. Les motifs des rideaux et des coussins sont des instruments de torture, le graphisme du tapis est une vue aérienne de la marée noire en Louisiane et le chic lampadaire de bois blond une potence, l’abat-jour dissimulant un… nœud coulant. Pour Hesselholdt, « Living Room évoque l’antagonisme entre la manière dont nous décorons tous nos maisons pour être présentables et le fait que les gens intérieurement ne sont pas toujours aussi séduisants que ce qu’ils laissent paraître à la surface ». C’est feu Arne Jacobsen qui doit se retourner dans sa tombe ! 

BETWEEN CULTURES, 5e BIENNALE « SOCLE DU MONDE »,

Jusqu’au 13 mars, Heart – Herning Museum of Contemporary Art, Birk Centerpark 8, Herning, Danemark, www.heartmus.dk, tlj sf lundi 10h-17h, le jeudi jusqu’à 22h

BETWEEN CULTURES

Commissariat : Holger Reenberg, directeur du Heart Museum
Nombre d’artistes : 14
Nombre de pièces : 14

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°338 du 7 janvier 2011, avec le titre suivant : Dans l’intimité danoise

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