Dimanche 9 décembre 2018

Comment paralyser une voiture sans chauffeur

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 13 avril 2017 - 493 mots

PIÈGE - En mars dernier, l’artiste anglais James Bridle postait sur son compte Flickr une série d’étranges photographies.

Sur l’arrière-plan majestueux d’un panorama de montage (les images ont été prises en Grèce, à proximité du mont Parnasse), elles montrent un parking où une main a tracé deux cercles blancs concentriques – le premier plein, le second en pointillés. Sur certaines photographies, ce double cercle est vide. Sur d’autres, il entoure une voiture grise. Une photo de détail nous révèle qu’il a été dessiné à la poudre blanche – du sel peut-être.

Sans autre élément que les images elles-mêmes, il serait bien difficile d’en approcher la signification. S’agit-il d’un rituel magique – dans la lignée des cercles de sel tracés par les sorcières à des fins de protection et d’exclusion du monde ? Mais James Bridle a pris soin de leur donner un titre : Autonomous Trap 001. Il s’agit donc d’un piège (« trap »), et d’un piège spécialement destiné à ce nouveau fétiche technologique, qui circule déjà dans la Silicon Valley ou à Singapour : la voiture automatique, ou voiture sans conducteur. À l’aune de ce titre, l’énigme des images se résout peu à peu.

La présence d’un véhicule incline à interpréter le marquage au sol comme une référence au code de la route, pour lequel une ligne continue proscrit tout dépassement, tandis qu’une ligne en pointillés l’autorise. Le double cercle figure en somme une injonction contradictoire, et là réside le piège : si les voitures automatiques fondent en partie leur comportement sur une analyse en temps réel de la signalétique routière, un tel marquage, aussi sommaire soit-il, est de nature à les faire sérieusement bugger. Avancer et ne pas bouger : on imagine qu’il y a là de quoi provoquer l’erreur système fatale dans le cerveau artificiel le mieux programmé.

Dans la ligne des précédents travaux de l’artiste, la savoureuse mise en scène du mont Parnasse trace un sillon à tous ceux qui voudraient à l’avenir exploiter les failles et les dangers des dispositifs technologiques – à commencer par les routiers et chauffeurs, même ubérisés, que menace la marche de l’automatisation. À la lettre, Autonomous Trap 001 est un hack, d’autant plus réussi qu’il assume son côté low-tech et bon marché. Ce faisant, il dévoile la possibilité d’un sabotage aussi efficace que discret. Et de fait, il y a quelque chose de troublant à imaginer une société vouée aux voitures sans chauffeur, mais qu’un peu de sel suffirait à immobiliser.

Chez James Bridle, cette résistance aux effets politiques et sociaux des technologies émergentes (l’artiste avait aussi largement travaillé sur les drones) ne se limite pas à leur simple mise en critique, mais s’accompagne d’un travail de production visant à mieux cerner l’intelligence artificielle. Ainsi, l’Anglais développe sa propre application Android de conduite sans chauffeur – et sans doute l’a-t-il testée lors de son périple au mont Parnasse. Dans la lignée du mouvement Faire, l’appropriation des technologies par les citoyens pourrait bien être l’une des clés du futur… 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°701 du 1 mai 2017, avec le titre suivant : Comment paralyser une voiture sans chauffeur

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque