Lundi 24 septembre 2018

Jean Nouvel

Châteaux en Espagne

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 2 décembre 2005 - 535 mots

Les nostalgiques y voient comme une compensation de la Tour sans fins projetée mais jamais édifiée par Jean Nouvel à la Défense... Les grincheux y distinguent comme un cousinage avec la tour de la Swiss Re édifiée par Norman Foster au cœur de la City à Londres... Les historicistes y décèlent comme de lointaines résurgences des « cases obus », constructions nervurées de terre et d’herbe édifiées par les Musgum, peuple de pêcheurs et d’éleveurs de poneys, au Tchad et dans le nord du Cameroun... Rien de tout cela en vérité, même si la tour Agbar de Barcelone semble être une fusée prête à s’élancer à la conquête du ciel.
Dans l’axe de la Diagonal, qui structure et irrigue la Barcelone moderne, le bâtiment culmine à 142 m, et, par son expressivité, dialogue avec les campaniles de la Sagrada Familia d’Antoni Gaudi.
« Ce n’est pas une tour, un gratte-ciel au sens américain du terme : c’est une émergence unique au milieu d’une ville plutôt calme. Non pas une verticale élancée et nerveuse comme les flèches ou les clochers qui généralement ponctuent les villes horizontales. Non, c’est plutôt une masse fluide qui aurait perforé le sol, un geyser à pression permanente et dosée », écrit Jean Nouvel. Qui ajoute : « La surface de l’édifice évoque l’eau : lisse, continue mais aussi vibrante et transparente puisque la matière se lit en profondeur colorée et incertaine, lumineuse et nuancée. Cette architecture vient de la terre mais n’a pas le poids de la pierre. » On le voit, entre les lignes se profile, malgré la singularité de la réalisation, la mémoire de la Tour sans fins et des cases obus.
Le résultat est à la mesure des ambitions de Nouvel et de son goût pour les incertitudes de la matière et de la lumière. Avec la collaboration du plasticien lumière Yann Kersalé, il a planté sur la Diagonal une sorte de totem vibratile, dont la peau est constituée de 60 000 lames de verre translucide relayées par des miroirs réfléchissants. Soit une robe de lumière scintillante qui se joue des couleurs en fonction de l’heure, du jour ou du mois...
À Madrid, avec l’extension du Musée national Reina Sofía, c’est à un autre jeu dialectique que s’est livré Nouvel. Non pas une stratégie de l’effacement opposée à celle de l’affirmation, mais plutôt celle de l’horizontalité madrilène en complément de la verticalité barcelonaise. Soit une sorte de gigantesque aile volante recouvrant trois bâtiments, des terrasses, des cours et des traversées (lire le JdA no 222, 7 octobre 2005), le tout doublant la superficie de l’un des plus grands musées du monde. Verticalité/horizontalité, équipement privé/équipement public, Catalogne/Castille…, Nouvel a multiplié en Espagne sinon les affrontements du moins les confrontations. Et si, à Barcelone, le temps d’édification n’a duré que dix mois pour 20 000 m2 de surface utile, il a duré quatre ans à Madrid pour 22 500 m2 – et un budget passé de 75 millions d’euros à 92 millions d’euros.
C’est en réalité peu de chose, comparé aux neuf ans de travaux et aux 250 millions d’euros du Palais des arts de Valence, édifié par l’Espagnol Santiago Calatrava et qui ouvrira ses portes au public en 2006.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°226 du 2 décembre 2005, avec le titre suivant : Châteaux en Espagne

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque