Mercredi 12 décembre 2018

Diversité culturelle

C’est mon choix

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 5 mars 2004 - 854 mots

Sous le titre de « Playlist », une exposition du Palais de Tokyo montre comment les artistes puisent dans l’existant pour reformuler histoires et scénarios.

 PARIS - Popularisé ces dernières années par le succès des DJ, le terme de Playlist désigne une activité vieille comme les rengaines populaires : la désignation d’une liste de morceaux de musique, une cassette que l’on passe à un copain. Dans son roman Haute-Fidélité, Nick Hornby a même fait de l’exercice une thérapie. Un soir de déprime, son héros classe sa discothèque par ordre autobiographique, à chaque disque correspondant un moment de sa vie. Cette sélection intime dans une production générale est aussi le geste pratiqué par les artistes réunis dans l’exposition « Playlist ». En peignant des extraits de sa propre collection de disques, ou en retranscrivant sous la forme d’un paysage surmonté d’arbres une généalogie de la musique rock, l’Américain Dave Muller propose une métaphore assez juste de la culture : une friche collective sur laquelle poussent les histoires personnelles. La proposition de Nicolas Bourriaud au Palais de Tokyo vise justement à étendre le terme de Playlist aux arts plastiques, l’employant, comme il l’écrit dans le catalogue, pour regrouper des artistes qui « perçoivent la culture de ce début du XXIe siècle comme un champ chaotique infini dont l’artiste serait le navigateur par excellence ».
Comment tirer des bords sur une carte sans fin ? L’œuvre Pirates Who’s Who (2000-2001) de Saâdane Afif est un début de réponse. Cette étagère de Ron Arad « customisée » par des coulures de peinture est transformée en monument à la piraterie, une bibliothèque réunissant exclusivement des ouvrages traitant de la flibusterie, des histoires de brigands et de communautés libertaires sur un mobilier design. Intitulée (Blanc, jaune, rouge, vert, 1971-2003), la réactivation par le même artiste d’une séquence d’un Bâton de Cadere via un clignotement chromatique prolonge la lecture par l’action : reprendre des formes, mais surtout s’approprier un objet par son code, ses opérations, et le formuler autrement. Autre exemple de reprogrammation, la Black Box du Cercle Ramo Nash qui frictionne art minimal et cybernétique pour transformer le cube de Tony Smith (Die, 1962) en armoire informatique. En traitant de l’interprétation contemporaine d’œuvres ou de l’articulation de références culturelles habituellement éparses, « Playlist » ne se satisfait donc pas d’un postmodernisme de surface, éclectique, cynique et fin de siècle, mais vise la poursuite d’un projet.
« Réécrire la modernité est la tâche historique de ce début du XXIe siècle : ni repartir de zéro, ni se trouver encombré par le magasin de l’histoire, mais inventorier et sélectionner, utiliser et recharger », comme le propose Nicolas Bourriaud dans Posproduction. D’abord paru en anglais en 2001, l’ouvrage aujourd’hui édité par les Presses du réel prend parfois des allures de manifeste : « Aucun signe ne doit rester inerte, nulle image ne doit demeurer intouchable. »C’est évidemment le cas ici. Bertrand Lavier réalise un Frank Stella avec les outils (néons) de Dan Flavin pour un tableau lumineux très « corporate » (Ifafa III, 2003) et Sam Durant fait coïncider postminimalisme et politique dans une œuvre citant aussi bien Robert Smithson que la lutte pour les droits civiques (Upside Down : Pastoral Scene). Si les générations se mêlent, l’intérêt pour les années 1960 et 1970 est dominant – on notera que c’est aussi vrai pour la production musicale utilisant le sampling. Certains, comme John Armeleder ou Richard Prince, ont pratiquées ces époques, d’autres, ainsi Carol Bove, y trouvent – outre la nostalgie de l’enfance – des croisements entre haute et basse culture. Résidant à New York, la jeune artiste suisse compose à partir de livres et d’étagères des assemblages très chic (What the Trees said, 2003-2004) oscillant entre sociologie et histoire l’art. Avec pour projet la « créolisation » du monde, le travail de Bruno Peinado s’est, lui aussi, engagé depuis la fin des années 1990 dans la relecture de quelques-uns de nos standards culturels. Ceux-ci sont altérés par le recours à des techniques parallèles (Sans titre, bootleg studiolo, 2004), copie en marqueterie des ambassadeurs d’Holbein, ou distordus dans leur sens. Habituellement accroché dans le hall du Centre Pompidou, le portrait de Georges Pompidou par Vasarely semble avoir été déplacé à l’entrée du Palais de Tokyo (Sans titre, écran total, 2004). Mais c’est désormais un code-barres qui est au centre de l’hexagone. La reprise par Peinado d’une expansion de César (Sans titre, the endless summer, 2004) adopte, elle, les couleurs de l’arc-en-ciel pour proposer une version plus french riviera qu’école de Nice. De simples glissements ? « Si ces “recharges” de formes, ces échantillonnages et ces reprises représentent aujourd’hui un enjeu important, anticipe Nicolas Bourriaud dans Postproduction, c’est parce qu’ils incitent à considérer la culture mondiale comme une boîte à outils, comme un espace narratif ouvert, plutôt que comme un récit univoque et une gamme de produits. »

PLAYLIST

Jusqu’au 25 avril, Palais de Tokyo, site de création contemporaine, 13 avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, tlj sauf lundi 12h-24h, www.palaisdetokyo.com. Catalogue, éd. du Palais de Tokyo/Éd. Cercle d’Art, 224 p., 27 euros. Également, Postproduction, Nicolas Bourriaud, éd. Presses du réel, 96 p., 8 euros. ISBN 2-84066-101-2.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°188 du 5 mars 2004, avec le titre suivant : C’est mon choix

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