Catherine David, curatrice

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 10 juin 2009

De la Documenta X, à Cassel, aux « Représentations arabes contemporaines », Catherine David s’est démarquée par ses choix radicaux. Parcours d’une femme indépendante

Avec ses yeux charbonneux et son verbe digressif, Catherine David a tout d’une tragédienne ou d’une pythie. Si elle pratique parfois le soliloque, la curatrice ne sombre pas dans le solipsisme. Plus que ses confrères hexagonaux, elle a regardé le monde dans un esprit centrifuge. Après l’Amérique du Sud, c’est au Moyen-Orient que se cristallise aujourd’hui sa pensée. Une région complexe qu’elle aborde sans les tentations d’exotisme propres à de la plupart de ses pairs. Radicale dans ses choix, Catherine David s’est taillé une réputation d’irréductible. « Elle ne sait pas, ne veut pas, ne peut pas se soumettre, remarque Bernard Blistène, directeur du développement culturel au Centre Pompidou. Deleuze disait au sujet de Michel Foucault qu’il naviguait au risque d’échouer. Je collerais bien cette image à Catherine. C’est un être emballé, emballant, qui est “dans le surcroît”. » Dans une certaine lucidité aussi, doublée d’un sens aigu de la responsabilité à une époque où bon nombre de curateurs refusent de prendre position. « Depuis vingt ans, un certain nombre de personnes confondent un projet et son marketing, déplore-t-elle. Un commissaire d’exposition doit être attentif au contenu, imposer des images, des idées, des valeurs qui ne sont pas attendues. »

L’exigence, Catherine David la pratique déjà au Musée national d’art moderne (MNAM), où elle est conservatrice de 1981 à 1990. « Elle a toujours été un être de conscience. Elle exerçait ce métier pour stimuler sa pensée », insiste Bernard Blistène. Pour un esprit aussi curieux et libre, le marigot parisien est forcément limité. « Elle était une tête chercheuse, se rappelle Alfred Pacquement, directeur du MNAM. Catherine a une force intuitive par rapport à des courants, des attitudes, des personnalités non encore identifiées. » Elle fut sans doute l’une des premières non-germanistes à s’intéresser à Rainer Mucha. Au Jeu de Paume, à Paris, où elle fut aussi conservatrice, elle brille par des choix visionnaires, notamment avec l’exposition du Brésilien Hélio Oiticica (1937-1980).

Sincérité cinglante
Sa nomination en 1994 en tant que directrice artistique de la Documenta X, à Cassel en Allemagne, déclenche une minicabale. Pas simple d’être une femme à la tête d’une manifestation qui présente de tels enjeux de pouvoir ! Plutôt que de suivre le schéma de ses prédécesseurs, elle casse l’historicité sur laquelle s’était construite cette grand-messe. À l’exercice de l’actualité, elle préfère la « rétro-perspective », articulant trois générations d’artistes. Surtout, elle fait de la Documenta l’occasion d’une pensée collective en conviant pendant cent jours des intellectuels à s’y produire pour une conférence. « Elle a voulu tourner la manifestation en scène de débat plutôt qu’en célébration. Elle a tenté un coup assez radical au moment où s’accomplissait la fusion entre le monde de l’art et l’industrie du spectacle », rappelle Paul Sztulman, son ancien assistant aujourd’hui enseignant à l’École nationale supérieure des arts décoratifs, à Paris. Cette volonté de césure sera laminée par les mandarins allemands. « Les gens sont devenus fous parce qu’il n’y avait pas de peinture. C’était trop noir et blanc pour certains, pas assez sensuel, relate Hortensia Völckers, ancienne assistante de Catherine David, aujourd’hui directrice artistique du Kulturstifung des Bundes (Allemagne). Pendant trois mois, nous n’avons pas eu une critique positive. » D’après un familier, « avec cette exposition, Catherine a ménagé des vides signifiants. Elle a apostrophé les gens, en les laissant ostensiblement sur leur faim ». Surtout, Catherine David s’est mise à dos les médias lors de la conférence de presse de l’événement, n’hésitant pas à balayer avec dédain les questions des journalistes. Son refus de travailler directement avec les galeries comme de fournir la liste des artistes avant l’ouverture de l’exposition envenimera ses relations avec le marché. « Une liste, ce n’est pas une exposition, c’est juste pour spéculer, martèle l’intéressée. Il fallait montrer que la Documenta n’est pas une foire ».

On l’aura compris, Catherine David a la sincérité cinglante ! Certains de ses tandems professionnels se sont d’ailleurs achevés dans le conflit, comme celui noué avec l’historien de l’art Jean-François Chevrier lors de la Documenta. « Dès qu’une femme est autre chose qu’une poupée glamour, on la qualifie de difficile, s’agace-t-elle. Je n’ai jamais eu de collaborateurs en dépression. Mais je ne veux pas laisser trop de place à ce qui retarde ou encombre. » Le refus de la concorde à tout prix n’implique pas automatiquement un goût de la discorde. « À l’image de sa messagerie téléphonique – “Bonjour, c’est Catherine David ou presque” –, elle donne au prime abord l’impression de se dérober, ou d’être quelqu’un de difficile à approcher. Cette distance s’efface très vite lorsque tous les critères d’une collaboration sérieuse et de fond sont réunis », affirme Guillaume Piens, directeur artistique du salon Paris Photo qui l’a invitée lors de la prochaine édition à orchestrer un « Statement » sur la scène iranienne et arabe. Si la diplomatie n’est pas son fort, la clarté ne l’est pas non plus. « Son intelligence n’est jamais aussi vive que dans la conversation, indique Paul Sztulman. Si l’on trouve en elle un mélange de confusion et d’illumination, c’est que la synthèse des infinies nuances qu’elle voit dans chaque chose n’est pas si simple. » On peut comprendre que cette pensée aussi ténue qu’éclatée ne s’accommode pas du formatage croissant du monde. Pas plus qu’elle n’a pu s’acclimater au conservatisme galopant de la société néerlandaise. Aussi son passage au centre d’art Witte de With s’est-il soldé par un échec traumatique. C’est pourtant à Rotterdam (Pays-Bas) qu’elle a montré dès 2001 l’un des volets de son questionnement sur les représentations arabes contemporaines.

Prenant les stéréotypes à rebours, Catherine David offre un nouveau regard sur le Moyen-Orient, cherchant à problématiser la modernité en l’ouvrant à la périphérie. « La spécificité de son regard tient au fait qu’il est “dans” le monde arabe, à partir du monde arabe, et non pas “sur” le monde arabe, constate l’architecte Paola Yacoub. Et ce, bien que ses modalités soient bien inscrites dans la culture française. C’est aussi et toujours le regard d’un conservateur de musée, il ne faut pas l’oublier. » Quand certains se contentent de simples tours de piste, la curatrice effectue un travail en profondeur, mesurant toute l’ambiguïté de cette région. « Catherine connaît très bien le Moyen-Orient et aussi le rôle qu’y joue la religion, observe le photographe iranien Bahman Jalali. Le plus important, c’est qu’elle a un point de vue profondément social et humaniste sur la question. Pour elle, les photographies sont précieuses lorsqu’elles racontent l’histoire des gens à un moment et à un endroit donné. Dans tous ses projets, la première chose qu’elle cherche à saisir, c’est l’individu. »

Lignes de fuite
Ses expositions posent souvent la question du format et du mode de (re)présentation. C’est le cas avec la plateforme d’une surface de 1 000 m2 de l’Abou Dhabi Authority Culture & Heritage (ADACH) à la Biennale de Venise 2009 (lire le JdA no 304, 29 mai 2009, p. 16). « Ce n’est pas un pavillon promotionnel, s’empresse-t-elle de préciser. Je ne voulais pas faire une exposition d’artistes pour bétonner, normaliser, banaliser. Je veux montrer qu’il se passe des choses plus complexes qu’une histoire de fric et de pétrole, de paradis futuriste ou de cauchemar capitaliste terminal. Je veux travailler avec plusieurs scénarios possibles. »
En dépit d’un verbe parfois cassant, Catherine David préfère dessiner des lignes de fuite plutôt qu’asséner des certitudes.

Bien qu’elle jouisse d’une renommée internationale dont peu de ses confrères français peuvent se targuer, l’Hexagone n’a su lui confier qu’un rôle anonyme d’administrateur au sein de la direction des Musées de France (DMF). Ce alors même que le quotidien germanique Berliner Zeitung recommandait en 2000 que l’Allemagne lui donne la direction d’un musée… Comment expliquer ce surprenant ostracisme ? « C’est lié à la médiocrité du milieu institutionnel de l’art et probablement à la jalousie, tranche Paul Sztulman. Il y a aussi, je le crains, des relents coloniaux. La France ne veut pas vraiment entendre parler des territoires sur lesquels elle travaille, et en tous les cas pas de cette manière-là. » Sans doute n’est-elle pas non plus adaptée à la hiérarchie administrative. « Elle est faite pour un laboratoire de recherches plus que pour l’institution et ses contraintes médiatiques et économiques, estime Alfred Pacquement. Elle est plus à l’aise dans une structure où elle pourrait être, sinon solitaire, du moins indépendante. » Une indépendance qu’elle aurait tout intérêt à reprendre en quittant l’horizon étroit de la DMF.

Catherine David en dates

1954 : Naissance à Paris
1981 : Conservatrice au Musée national d’art moderne
1990 : Conservatrice à la Galerie nationale du Jeu de Paume
1997 : Directrice artistique de la Documenta X
2001 : Directrice du Centre d’art contemporain Witte de With (Rotterdam)
2008 : Inspectrice à la direction des Musées de France
2009 : Pavillon de l’Abou Dhabi Authority Culture & Heritage (ADACH) à la Biennale de Venise ; « Statement » sur l’art du Moyen-Orient à Paris Photo.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°305 du 12 juin 2009, avec le titre suivant : Catherine David, curatrice

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