Jeudi 20 septembre 2018

Caroline Bourgeois : commissaire d’exposition et conseillère en art

Ancienne galeriste et commissaire indépendante, la conseillère artistique du collectionneur milliardaire est l’une des pièces maîtresses de l’échiquier de la François Pinault Foundation

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 5 mai 2015 - 1707 mots

Commissaire d’exposition et conseillère en art, Caroline Bourgeois est l’œil affûté de la François Pinault Foundation.

En octobre 2014, la plateforme de presse Artnet News a hissé Caroline Bourgeois au dixième rang de son classement des « 100 femmes les plus puissantes en art ». Rue François-Ier, au siège d’Artémis – la holding de François Pinault –, la conseillère du magnat de l’art occupe un petit bureau orné d’une décapante et très poil à gratter photographie intitulée Sept frères. Six sangliers lâchés sur un trottoir parisien imposent leur présence frontale, massive et inquiétante. « C’est une œuvre d’ Adel Abdessemed », glisse la maîtresse des lieux, plongeant un regard dur et franc vers son interlocuteur. Comme « Monsieur Pinault », désormais son employeur, Caroline Bourgois ne cherche pas à plaire. Élégante dans sa longue veste en laine aux couleurs chinées, une paire de lunettes vertes retenant des mèches rebelles, elle est de retour de Venise où vient d’être inaugurée, au Palazzo Grassi, sa rétrospective « Martial Raysse ». Exposée à la lumière du jour de Venise sans parti pris chronologique, l’œuvre de cet artiste exigeant et inclassable apparaît magnifiée. La critique est enthousiaste, l’artiste aussi. « Je ne soupçonnais pas la profondeur poétique de sa sensibilité. Toutes les œuvres étaient appareillées d’une manière si délicieuse et judicieuse que je n’ai rien eu à changer ! », se félicite Martial Raysse. Caroline Bourgeois a choisi d’appréhender le travail de l’artiste « à rebours pour confronter les époques », sous un angle contemporain de façon à revisiter ses œuvres les plus anciennes.

De Neauphle-le-Château à Genève
C’est une grand-mère irlandaise qui s’adonnait à l’aquarelle qui lui aurait transmis sa passion viscérale pour l’art. Cette flamme a été entretenue et vivifiée par la suite par Michèle Manceaux, sa mère adoptive, disparue au début du printemps. L’écrivaine et journaliste prit en charge Caroline et sa sœur Nathalie quand leur père, Éric, les abandonna toutes jeunes entre les mains de sa maîtresse pour s’envoler vers d’autres horizons. Caroline Bourgeois évoque à demi-mot « ces moments difficiles de son histoire familiale » et cette psychanalyse entreprise « un peu tôt » pour panser les bleus de l’âme. « Michèle Manceaux nous a beaucoup emmenées au musée et j’ai tout de suite adoré. J’aimais l’abstraction et tout particulièrement Kandinsky », murmure-t-elle, la voix soudain brisée à l’évocation de sa « deuxième » mère et de son légendaire sens de l’hospitalité. La résidence secondaire de cette dernière à Neauphle-le-Château (Yvelines) a vu défiler une ribambelle de cinéastes, comédiens, écrivains et gens de théâtre parmi lesquels Jean Vilar, Jacques Lacan, Edgar Morin, André Dussollier et Simon Leys. Alain Cavalier et Marguerite Duras, installés à deux pas, venaient eux en voisins. « Défilent aussi, rue de la Gouttière, des militants révolutionnaires, des émigrés en cavale, des psychanalystes qui dansent dans le grenier », écrit Michèle Manceaux dans La Dernière à gauche en montant (éd. Nil, 2010),  un petit livre autobiographique évoquant ses années passées dans sa maison de Neauphle-le-Château. La journaliste se met aux fourneaux pour accueillir tout ce petit monde auquel elle mitonne des plats roboratifs : lentilles au lard, choux farcis, civet de lapin et navarin d’agneau. « Caroline a hérité d’elle cette fidélité en amitié. Elle peut apparaître froide et distante. Mais quand elle vous choisit, c’est une femme chaleureuse et solide sur laquelle on peut compter qui se révèle alors », observe l’artiste Tatiana Trouvé.

Joyeuse bande
Caroline Bourgeois se cherche. Elle songe un temps à devenir peintre mais y renonce aussitôt après avoir réalisé un tableau « super mauvais », selon ses propres termes. Elle entreprend alors des études de psychologie clinique à Jussieu sous la houlette de Pierre Fédida. « Je pense que j’étais douée, j’ai eu rapidement un premier job alors que je n’avais pas encore le Deug, se souvient-elle. Mais je ne regrette pas du tout de ne pas avoir poursuivi sur cette voie », note-t-elle en éclatant d’un rire lumineux.

Après un grave accident de voiture, elle part vivre en Suisse. Là, elle s’imprègne d’art en visitant les musées avant de rencontrer Eric Franck qui lui confie la direction de sa galerie. Durant ces cinq années passées à Genève, elle voyage beaucoup, apprend en regardant, attisant ainsi son formidable et inextinguible appétit de savoir. En Suisse, elle étoffe et élargit la programmation de la galerie construite autour d’un noyau de pointures classiques (Giacometti) et contemporaines (Rebecca Horn), mettant à profit une énergie que ses proches disent peu commune.

Après la fermeture de la galerie Eric Franck, emportée par la crise du début des années 1990, Caroline Bourgeois rejoint Paris. Là, elle intègre une joyeuse bande à géométrie variable réunissant une dizaine d’amis naviguant tous dans le monde de l’art. Parmi eux : Édouard Merino, Louise Neri, Esther Schipper, Jennifer Flay, Olivier Zahm et Nicolas Bourriaud, tous mus par un désir d’engagement social et un impérieux besoin d’agir.

La commissaire indépendante
En 1994, elle s’associe avec Jennifer Flay qui travaille déjà avec une brochette d’artistes prometteurs tels Felix Gonzáles-Torres, Dominique Gonzalez-Foerster et Xavier Veilhan, élargissant le cercle à quelques nouvelles têtes comme Michel François. Durant ces années financièrement difficiles, les galeristes travaillent en duo, sans assistants, en quête d’un équilibre économique difficile à trouver.
« J’ai réalisé que je n’étais pas galeriste dans l’âme. J’étais plus intéressée par l’artiste et son parcours que par l’argent », explique Caroline Bourgeois, qui décide de devenir commissaire indépendante.

Associée au magazine Purple, elle expose Dominique Gonzalez-Foerster sur la ligne 14 du métro parisien avant de s’envoler pour l’Afrique du Sud mandatée par la Maison européenne de la photographie. Partie à Johannesburg pour préparer l’exposition « Survivre à l’Apartheid », qui sera présentée à Paris en 2002, elle plonge avec bonheur dans l’univers de William Kentridge, David Goldblatt, Robin Rhode et Santu Mofokeng.

« Elle travaille tout le temps. C’est presque une drogue. Elle s’investit tellement qu’elle en arrive à ne plus vraiment faire la part entre sphère professionnelle et vie personnelle », note Tatiana Trouvé, qui décrit une femme entière qui « ne s’embarrasse pas de conventions sociales ».

Devenue directrice artistique du centre d’art parisien Le Plateau, salariée pour la première fois, elle développe un projet civique et engagé, largement ouvert sur le quartier. Là, elle montre Joan Jonas, Adel Abdessemed, Loris Gréaud et Melik Ohanian et monte les expositions « Ralentir vite » et « L’Argent », qui sera un des plus gros succès publics du Plateau. À l’affiche durant l’été 2008, juste avant la faillite de la banque Lehman Brothers, l’exposition use de dérision et de provocation ironique pour dénoncer un monde de l’art devenu fou. « En revenant de la foire d’Art Basel Miami où l’on vendait tout et n’importe quoi, j’avais été choquée par le glissement de la légitimité des artistes qui ne se construisait plus que sur l’argent et non plus sur leur parcours au sein des institutions culturelles », explique-t-elle.

Jennifer Flay est l’une de ses meilleures amies, sa sœur de cœur. La directrice de la Fiac [Foire internationale d’art contemporain] évoque « ses coups de génie, ses intuitions et ses fulgurances », mais aussi ses « débordements » et ses réactions parfois abruptes tant sa sensibilité est à fleur de peau.

Une passeuse
À la fin des années 1990, Caroline Bourgeois commence à travailler aux côtés de François Pinault à qui elle a proposé de constituer sa collection de vidéos. Très vite, celui-ci lui confie aussi le commissariat de plusieurs de ses expositions construites à partir de ses trésors accumulés au fil des ans. Au Tri postal à Lille, en 2007, elle montre avec intelligence, pédagogie et délicatesse les correspondances entre 97 œuvres vidéo et photographiques présentées sur un parcours de 6 000 m2. L’exposition intitulée « Passage du temps » est saluée par la presse et le public. « Je suis une utopiste. Je pense que l’art peut changer les gens, qu’il est essentiel pour vivre, pour se décrocher du réel, l’analyser et le mettre en perspective. L’art est indispensable aux sociétés qui souhaitent conserver une dimension démocratique », défend-elle.

Outre les accrochages hors les murs (« Qui a peur des artistes ? » à Dinard dans le fief breton de François Pinault, et « À triple tour » à la Conciergerie à Paris), elle assure bon nombre de commissariats d’exposition au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana, à Venise.
Sans cesse sur la brèche, parcourant le monde d’ateliers en musées et en galeries, Caroline Bourgeois est une passeuse. Une passeuse qui aime déranger, bousculer, mais aussi inviter à la réflexion ou à la contemplation.

« Nous vivons une époque complexe, sans repère. Il n’y a plus de direction et de voie unique. […] Nous changeons de monde, c’est ce que nous avons voulu montrer », souligne-t-elle, en 2013, dans son texte introduisant l’exposition « Prima Materia ». Elle y évoque « la substance originelle, le substrat informe de toute matière comprenant l’âme et le corps, le soleil et la lune, l’amour et la lumière ».
En 2014, « L’illusion des lumières » s’ouvre, dans l’atrium du Palazzo Grassi, sur une œuvre du Californien Douglas Wheeler faisant de la lumière une matière en soi. Elle se clôt sur un étrange et saisissant tableau de Claire Tabouret intitulé Les Veilleurs : des enfants costumés, prématurément vieillis, tenant de grands bâtons lumineux font face au public, l’air grave et déterminé.
Repérée dans une galerie du Marais par Caroline Bourgeois, le 4 septembre 2013, Claire Tabouret rencontre François Pinault dès le lendemain avant de se voir commander Les Veilleurs. « Chez Caroline Bourgeois, il n’y a pas de place pour le bla-bla. L’art la dévore autant qu’il la nourrit », conclut en souriant la jeune femme qui part s’installer à Los Angeles avec la bénédiction de sa nouvelle famille.

Caroline Bourgeois en dates

1959 Naissance à Vevey (Suisse).
1988 Directrice de la galerie Eric Franck à Genève.
1995 Codirectrice de la galerie Jennifer Flay à Paris.
1997 Débute une carrière de commissaire indépendante.
1998 Chargée du domaine vidéo de la collection François Pinault.
2004 Directrice artistique du Plateau à Paris.
2007 Chargée du commissariat des expositions de la collection Pinault.
2015 Commissaire de la rétrospective « Martial Raysse » au Palazzo Grassi, à Venise.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°435 du 8 mai 2015, avec le titre suivant : Caroline bourgeois : commissaire d’exposition et conseillère en art

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