Dimanche 29 novembre 2020

Cuisine

Bon appétit

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 2 février 2011 - 492 mots

Les vanités contemporaines d’Olga Kisseleva décodent les symboles dans nos assiettes mondialisées.

RENNES - Qu’auraient peint Pieter Claesz ou Willem Kalf au XXIe siècle ? Dans sa dernière série de photographies, « Divers faits », exposée à La Criée, à Rennes, l’artiste russe Olga Kisseleva transpose la nature morte flamande du XVIIe siècle à l’heure de la mondialisation. Logiquement, la photographie a remplacé la peinture léchée et la surface réfléchissante de l’image montée sous Diasec a suppléé la brillance du vernis. Le fond sombre, parfois habillé d’une étoffe, et la lumière rasante qui affleure la table recréent l’ambiance des tableaux que l’artiste, alors étudiante aux Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, s’appliquait à reproduire au Musée de l’Ermitage. Mais entre les motifs traditionnels de la volaille ou du plateau de fruits de mer figurent les nouveaux emblèmes de la cuisine contemporaine : sushis, Ketchup, bouteille de Coca-Cola, boîtes de conserves…, sans rien dissimuler de leurs étiquettes et marques. 

Endives, bonbons et ail
Le projet artistique de Kisseleva est intimement lié à l’enquête menée avec
l’aide de sociologues, sémiologues et historiens de l’art pour établir un dictionnaire des symboles contemporains. Le document qui en résulte, comptant environ 500 pages et consultable dans l’exposition, répertorie les denrées alimentaires ou objets du quotidien. L’agencement de ces ingrédients d’une recette parfois improbable se donne comme l’illustration allégorique de courtes anecdotes autobiographiques, chaque objet référant à un mot dans le texte apposé à l’image. La rigueur du protocole traduit l’obsession à décrypter le visible (et le comestible) à l’heure où les signes sont brouillés, les identités confuses et les distances court-circuitées ; où la tour Eiffel est vue aux quatre coins du monde et les gondoles naviguent loin de Venise, comme le montre la succession des vues trompeuses de la vidéo Where are you ? (2003).
Alors que le monde entier se trouve à deux pas de chez soi ou dans son réfrigérateur, Olga Kisseleva pointe la consistance symbolique des objets du quotidien. Tout est symbole, véhicule subliminal d’une idéologie, et on en mange ! Comme le soir du vernissage, où l’artiste conviait à un dîner-performance, À l’heure de Moscou, dont le menu était composé selon le Livre de l’alimentation délicieuse et saine préfacé par Staline en 1938, bible de la bonne ménagère socialiste.  Au cours de l’insolite banquet dressé au milieu de l’espace d’exposition, les conversations anodines, entrecoupées par la dégustation des plats assaisonnés de signes politiques et préparés dans une cuisine interculturelle, rencontraient l’Histoire avec un grand H. L’assiette parle du monde et l’universel ne s’atteint que depuis le personnel. C’est pourquoi, en 2001, Olga Kisseleva prenait des nouvelles du monde en parcourant la planète pour demander à chacun, sans formalité, « Comment allez-vous ? » (How are you ?).

OLGA KISSELEVA, DIVERS FAITS

Jusqu’au 27 février, La Criée, centre d’art contemporain, place Honoré-Commeurec, 35000 Rennes, tél. 02 23 62 35 10, du mardi au vendredi 10h-19h, samedi et dimanche 14h-19h, www.criee.org. Catalogue, éd. Janninck, 18 euros, ISBN 978-2-916067-46-9.

KISSELEVA

Commissaire de l’exposition : Larys Frogier, directeur de La Criée

Nombre d’œuvres : 50 photographies, 5 vidéos

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°340 du 4 février 2011, avec le titre suivant : Bon appétit

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