Mercredi 12 décembre 2018

Allemagne

Boltanski a une révélation

D’une installation photographique à l’autre et à vingt ans d’intervalle, l’artiste passe des ténèbres à la lumière de l’espoir, au Kunstmuseum de Wolfsbourg.

WOLFSBURG - Christian Boltanski fait du neuf avec de l’ancien au Musée d’art de Wolfsbourg, en Allemagne, et le revendique : il explique qu’un artiste n’a que quelques idées dans sa vie, qu’il réutilise à l’infini. Pour l’œuvre Geist(er) (2013), jeu de mot traduisible en français par Esprit(s), l’artiste français recycle des portraits photographiques déjà utilisés dans Menschlich (« Humain », 1994), qui fait partie de la collection permanente du musée.

Menschlich, œuvre sombre, est une succession de portraits, alignés de manière oppressante dans la pénombre, comme des pierres tombales. Certains sont représentés en gros plan, d’autres sont un peu flous. Des images sont prises sur le vif, tandis qu’ailleurs on a pris la pose. Des officiers en uniforme, des photos de famille côtoient des avis d’enfants perdus publiés dans les journaux dans l’espoir de leur retrouver un parent dans l’Allemagne de l’après-guerre. Au détour d’une photo, un chien. À l’opposé, Geist(er), une installation lumineuse et cinétique réaliséenefspécifiquement pour le musée de Wolfsburg, redéploie dans la halle sur 16 mètres de hauteur une sélection de 180 de ces portraits, largement agrandis et imprimés sur de grands tissus blancs transparents, qui se déplacent et frôlent les visiteurs comme des fantômes.

Un cœur qui bat
Presque vingt ans se sont écoulés entre les deux œuvres ; la matière première est la même, mais le contraste ne saurait être plus éclatant. Que s’est-il passé entre temps ? Boltanski est devenu optimiste, en tout cas c’est ce qu’il affirme. Il aurait eu l’idée de ces « esprits » lors de sa visite au Musée de Wolfsbourg en voyant la lumière inonder la halle de verre. Selon lui, la mort intervient à deux reprises : d’abord avec la mort physique, puis une fois que les photos des morts s’effacent lentement jusqu’à leur disparition. Ces esprits ne représentent donc pas la vie après la mort, mais le souvenir qui persiste chez ceux qui restent.

Cette réflexion sur la vie et la mort résonne comme un écho de son propre destin, que vient compléter dans l’exposition une série d’autoportraits. En arrière-fond, s’entend, partout dans le musée, le rythme de son cœur, qui bat légèrement trop vite, selon son cardiologue. Dans une autre salle, un morphing représente une succession d’autoportraits, qui le représentent de l’enfance à l’âge adulte. Enfin, un compteur égrène le temps passé depuis le jour de sa naissance. Le visiteur suit de manière quelque peu angoissante la vitesse à laquelle défile la vie de l’artiste.

Christian Boltanski, qui ne se conçoit pas comme un artiste moderne, traite dans ses œuvres de thèmes qui remontent à la nuit des temps : la mort, la recherche de Dieu sont des classiques de l’histoire de l’art au même titre que l’amour et la beauté de la nature. « La différence entre la religion et l’artiste, c’est que la religion croit apporter une réponse. Quant à moi, je n’ai pas de réponse », conclut-il.

Wolfsbourg, la ville où art et voitures cohabitent

Wolfsbourg est une ville industrielle créée au temps du nazisme, en 1938, pour la fabrication des voitures KdF, l’ancêtre de la célèbre Coccinelle de Volkswagen. Située en Basse-Saxe, à une heure en train de Berlin, Wolfsburg est organisée autour des usines de Volkswagen. Depuis 1994, elle compte également un musée d’art. Celui-ci reçoit chaque année des fonds de la Fondation Holler, créée grâce au legs des Holler, couple de philanthropes et anciens propriétaires de la société d’assurances de Volkswagen.

Le musée prépare les festivités de son vingtième anniversaire en 2014. Dans un bâtiment en verre conçu par l’agence d’architectes de Hambourg Schweger & Partner, il dispose d’une surface d’exposition de 3 500 m2. Une nef de 40 m2 avec une hauteur de plafond de 16 m permet de produire et présenter des œuvres monumentales, devenues un « genre à part entière de l’art contemporain », selon son directeur Markus Brüderlin. À son actif figure notamment une imposante rétrospective de Frank Stella organisée l’an passé. Le musée a débuté sa collection propre en 1994, et a acquis entre autres des œuvres de Douglas Gordon, Andreas Gursky, Anselm Kiefer, Bruce Nauman, Neo Rauch et Cindy Sherman. Les œuvres ne sont pas exposées en permanence, mais constituent généralement le noyau des expositions temporaires.

Christian Boltanski. Bewegt

Jusqu’au 21 juillet, Kunstmuseum Wolfsburg, Hollerplatz 1, Wolfsbourg, tlj sauf lundi 11h-18h, www.kunstmuseum-wolfsburg.de

Légende photo

Christian Boltanski - Geist(er) (2013) - Vue de l'installation au Kunstmuseum, Wolfsburg - © Photo Kunstmuseum Wolfsburg.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°389 du 12 avril 2013, avec le titre suivant : Boltanski a une révélation

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