Danse & Théâtre

Blanca Li : « À Paris, il est très facile de rencontrer un artiste »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 14 septembre 2012 - 1759 mots

Chorégraphe, metteur en scène, danseuse, comédienne, réalisatrice de films et d’expositions multimédias, Blanca Li est une touche-à-tout à qui tout réussit.

Martine Robert : Vous êtes née et avez grandi à Grenade, en Espagne, vous avez étudié la danse à New York à l’école de Martha Graham ou, auprès d’Alvin Ailey, vous avez assisté à la naissance du hip-hop en habitant Spanish Harlem… Pourquoi avoir choisi, il y a 20 ans, de vous établir en France ?
Blanca Li
  : C’est un concours de circonstances. Ou plutôt, c’est l’amour qui m’a guidée ! Mon mari est français, enseignant en mathématiques, et Paris était l’endroit le plus simple pour conjuguer nos deux activités. C’était très important pour moi d’être dans une ville dynamique, où je puisse nourrir ma créativité, regarder ce qui se passe dans d’autres disciplines artistiques que la danse, avoir des échanges culturels avec des artistes du monde entier.

M.R. : Pensez-vous qu’entre 1992 et 2012 Paris a conservé cette énergie, cette effervescence ?
B.L.
  : Les grandes capitales restent toujours des grandes capitales. Paris est un centre culturel et artistique majeur, où il est très facile, à l’occasion d’une exposition, d’un spectacle, d’un dîner, de rencontrer un peintre, un danseur, un metteur en scène, etc. Il y a une vraie communauté artistique, et c’est ainsi que les projets surgissent.

M.R. : Cela est d’autant plus facile pour vous que vous intervenez dans différentes disciplines…
B.L.
  : Oui, j’aime que les arts se mélangent, qu’un styliste me demande de l’aider pour l’un de ses défilés, qu’un cinéaste me réclame une chorégraphie ou, à l’inverse, pouvoir solliciter un musicien pour un spectacle, un plasticien pour une scénographie… J’ai l’envie de travailler avec d’autres artistes.

M.R. : À l’âge de 12 ans, vous intégrez en tant que gymnaste l’équipe nationale espagnole de GRS. Pourtant, vous choisissez une carrière de danseuse plutôt que de sportive de haut niveau. Était-ce une évidence pour vous ?
B.L.
  : C’était parfaitement clair dans ma tête, en effet. Mais je suis issue d’une famille nombreuse, et il était difficile pour ma mère de me conduire au cours de danse. La gym, c’était plus facile. Une sélection a été organisée, je m’y suis présentée, puis une autre, et je me suis retrouvée en équipe nationale à 12 ans et j’y suis restée. Passionnée par la danse, je savais que c’était ce que je voulais faire, et l’entraînement professionnel intensif que j’ai suivi m’a permis de monter à un très haut niveau, d’avoir mon autonomie. Quand je suis partie à New York à l’âge de 17 ans, mon corps était prêt, bien préparé.

M.R. : Vous qui aimez croiser les disciplines, j’imagine que cette triple culture américano-franco-espagnole vous a aussi beaucoup enrichie ?
B.L.
  : Je me suis nourrie de ces métissages. Je suis de Grenade, en Andalousie, ce n’est pas anodin. Ma vision de la danse est très colorée, très lumineuse, très andalouse. Aux États-Unis, j’avais d’ailleurs créé un groupe de flamenco-rap. J’étais encore une adolescente à New York, et cette métropole m’a beaucoup influencée : c’est là que j’ai découvert l’ouverture sur les autres disciplines artistiques, le partage. Je faisais partie d’un groupe d’artistes de tous horizons, nous nous entraidions, nous montions des spectacles ensemble, et chacun apportait ce qu’il savait faire. J’ai vécu également au Maroc et, pour moi, cela a presque représenté un retour à l’Andalousie. En France, j’ai découvert un pays qui a le respect et l’amour de la culture. Malgré les changements politiques, les gouvernements qui se suivent, la culture reste une priorité, et on le sent dans notre travail, dans la manière de considérer la danse, par exemple.

M.R. : La danse est pourtant le parent pauvre des arts en termes de subventions publiques comme de mécénat privé…
B.L.
  : Oui, mais on sent quand même ce respect.

M.R. : D’ailleurs, cela pourrait changer puisque de plus en plus de musées d’art contemporain s’ouvrent au spectacle vivant, programment des chorégraphies. Comment l’expliquez-vous ? Ont-ils besoin de se renouveler en puisant eux aussi à la source d’autres énergies ?
B.L.
  : Les plasticiens sont depuis longtemps intéressés par le spectacle vivant. Regardez Yves Klein qui faisait peindre des danseuses avec leur corps. Aujourd’hui, il y a dans l’art contemporain de plus en plus de performances, et je crois que cela a créé une tendance à laquelle les musées ne pouvaient pas échapper.

M.R. : Vous avez vous-même créé des spectacles pour des scènes très diverses : du Festival d’Avignon à l’Opéra Comique, du théâtre du Châtelet au Grand Palais, de l’Opéra de Paris à la Maison des arts de Créteil. L’écrin change-t-il quelque chose à vos spectacles ?
B.L.
  : La plupart de mes spectacles sont conçus pour des scènes relativement classiques, mais si je dois créer par exemple dans un musée, je pars ou repars de zéro, car je ne concevrai pas la chorégraphie, la performance ou l’installation interactive de la même façon. Cela a été le cas lorsque j’ai monté au Musée d’art contemporain de León, près de Madrid, un parcours avec des installations interactives, de telle façon que les gens dansent, participent, ou quand j’ai imaginé une version exceptionnelle de l’installation Ven a bailar conmigo pour la Fête de la danse au Grand Palais. C’est un endroit magique, car on y est comme dans la rue mais abrité, on peut imaginer quelque chose de très festif. J’aime créer pour un espace donné. Je suis d’ailleurs en train de réfléchir à la deuxième édition, qui se tiendra en 2013 au Grand Palais. Il y a aussi d’autres lieux que j’aimerais investir, comme le Palais de Tokyo.

M.R. : Sur quels autres projets travaillez-vous en ce moment ?
B.L.
  : Je travaille sur la réalisation d’un long-métrage musical pour le cinéma, Cabaret latino, avec Victoria Abril et Rossy de Palma. Il y aura aussi une version pour le théâtre. Avec des artistes japonais qui créent des instruments mécaniques et pleins d’humour et avec un robot très humain baptisé Nao, je suis en train de préparer également un nouveau spectacle sur la relation du corps et de la machine, la robotique appliquée à la musique.

M.R. : Vous avez signé la chorégraphie de nombreux opéras ; on imagine que cela doit vous réjouir, l’opéra étant la synthèse de plusieurs arts…
B.L.
  : J’adore mettre en scène des opéras, en effet. J’ai fait la chorégraphie de Don Giovanni au Metropolitan de New York, les mises en scène de Treemonisha au Châtelet, de Very Gentle et Un Parque pour les Teatros del Canal de Madrid. Je regrette simplement qu’il y ait peu de jeunes compositeurs, il faut encourager la création dans ce domaine.

M.R. : En 2001, vous avez également créé le ballet Shéhérazade à l’Opéra de Paris, confiant les costumes à Christian Lacroix. Là encore, vous avez dû être dans votre élément avec ce styliste très inspiré par le Sud, l’Espagne, le flamenco, Picasso…
B.L.
  : Travailler avec Christian Lacroix était parfait pour moi ! Je me souviens que quand nous avons échangé avec nos cahiers répertoriant nos sources d’inspiration, j’avais sélectionné un tableau orientaliste que lui aussi avait souvent utilisé. Nous étions dans la même énergie, nous avions la même vision ; cela a été un réel partage, il n’y a pas eu de question d’ego prioritaire, l’un a inspiré l’autre.

M.R. : Avec quels artistes avez-vous particulièrement apprécié de travailler ?
B.L.
  : Il y en a beaucoup ! Avec Anselm Kiefer, nous avons travaillé sur un spectacle très fort pour l’Opéra de Paris et nous allons sûrement retravailler ensemble. J’ai aussi collaboré avec Jean-Paul Gaultier pour certaines de ses publicités, notamment pour le parfum Kokorico et son danseur de flamenco. J’ai accompagné Pedro Almodóvar pour la chorégraphie de son prochain film de même que Michel Gondry, notamment à l’occasion de son film L’Écume des jours, actuellement en montage : je me glisse dans son univers, je me mets dans sa tête… J’adore !

M.R. : Quelles sont vos sources d’inspiration en général, d’où viennent vos idées ?
B.L.
  : Des millions de choses peuvent être le point de départ, à chaque moment de ma vie. Chaque mouvement d’une chorégraphie vient pour une raison précise, née de l’actualité, d’un livre, d’une exposition, d’une rencontre, d’une musique, de tout ce qui déclenche une émotion, une sensation. Lorsque l’idée est là, il y a ensuite tout un travail de recherche derrière. Par exemple, quand j’ai imaginé le spectacle Le Jardin des délices, je me suis inspirée d’un tableau de Jérôme Bosch que j’avais vu plusieurs fois, enfant, au Musée du Prado à Madrid, et qui m’avait beaucoup impressionnée. À mesure que je grandissais et que je gagnais en maturité, j’y voyais des choses différentes. La mythologie, l’art grec ancien et classique, les antiquités grecques m’ont aussi intéressée : j’ai beaucoup étudié ces petits dessins des corps en mouvement sur les poteries grecques. Pour le Ballet de Berlin au Komische Oper, j’ai ainsi conçu Le Songe du Minotaure pour vingt-quatre danseurs après avoir travaillé deux ans sur les sculptures grecques. De même après les attentats du 11 septembre 2001, j’ai collaboré avec le couple de plasticiens Jorge et Lucy Orta pour Borderline, qui traitait de la folie du monde contemporain. Eux travaillant habituellement sur la notion de lien, j’ai imaginé une chorégraphie où les vingt danseurs sont reliés les uns aux autres – ce qui rend la danse très difficile – et les Orta ont dessiné les costumes, les accessoires.

M.R. : Vous qui êtes si éclectique, pourquoi avoir créé votre compagnie, d’ailleurs très tôt. N’est-ce pas un fil à la patte ?
B.L.
  : Au contraire ! J’ai besoin de ma compagnie pour pouvoir délirer complètement : c’est mon laboratoire, l’espace où je peux m’exprimer à 100 % en tant qu’artiste. C’est comme cela que je peux créer parallèlement pour d’autres. J’ai imaginé une quinzaine de spectacles pour ma compagnie, mais j’ai aussi collaboré à une centaine conçus par les artistes les plus divers. Alors j’ai besoin d’un endroit où je sois seule et où je me sente libre !

Biographie

1964 Naissance à Grenade en Espagne. 1981 Elle intègre la compagnie Martha Graham à New York. 1993 Elle fonde sa propre compagnie de danse à Paris. 1999 Macadam-Macadam, spectacle hip-hop, ouvre le Festival de danse de Suresnes. 2001 Création du ballet Shéhérazade à l’Opéra de Paris. Les costumes sont de Christian Lacroix. 2009 Création chorégraphique Le Jardin des délices inspirée de l’œuvre de Jérôme Bosch. 2011 Elle organise « La Fête de la danse avec Blanca Li au Grand Palais ».

Le « Jardin des délices »

Créé en 2009 au Festival Montpellier Danse, Le Jardin des délices, spectacle chorégraphique de Blanca Li pour neuf danseurs et un pianiste, repart en tournée à partir d’octobre en France et au Luxembourg. Inspirée du tableau de Jérôme Bosch exposé au Musée du Prado à Madrid, la chorégraphie entre cabaret, hip-hop et flamenco retrouve la poésie, le fantasque et la folie à l’œuvre dans le tableau du peintre flamand, mêlés à notre propre frénésie du quotidien. En toile de fond, les personnages et les paysages du XVIe siècle s’animent par la magie de la réalisatrice et spécialiste des effets visuels Ève Ramboz et accompagnent les danseurs (www.blancali.fr). Le 11 octobre à Luxembourg, 19 novembre aux Sables-d’Olonne, 26 novembre à Nevers et 30 novembre à Fréjus.

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°650 du 1 octobre 2012, avec le titre suivant : Blanca Li - « À Paris, il est très facile de rencontrer un artiste »

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque